Cauchemar numérique

Réaction à la loi DADVSI.

Créé par Didier Gazoufer le Thu 01 June 2006

Cauchemar numérique

Couverture

6 h 30 du matin, mon ordinateur s’active et me réveille avec une chanson directement envoyée par le site IFlouze. La musique me plaît, évidemment.

Ça fait deux mois que je suis abonné à leur service, et leur logiciel épluche, depuis que je l’ai installé, tout ce que j’écoute : les disques que j’achète, les sites musicaux sur lesquels je surfe. Je ne serais pas étonné qu’il passe aussi mes mails dans une moulinette pour repérer les mots ayant rapport avec la musique. Bref, je paye ce serveur pour qu’il me réveille avec une chanson différente, correspondant à mes goûts, tous les matins. Avouons-le, ça marche. Ça marche même très bien.

Je me lève donc du bon pied et le mets, ainsi que son petit frère, dans mes chaussons (© Département des Charentes). Direction la douche. Arrivé dans la salle de bain, je remarque que la musique est toujours en marche. Erreur ! Le service réveil d’IFlouze est facturé à la minute. Une minute commencée est une minute payée. Je me précipite. Je perds ma pantoufle en chemin et vlan ! Je glisse sur une bille laissée dans le couloir par une de mes gamines et je m’éclate le petit orteil sur la plinthe du mur. Je finis par arriver dans la chambre à cloche-pied et je clique sur le bouton d’arrêt du réveil. Je jette un œil inquiet sur le compteur. Et merde ! Trois minutes une seconde ! Quel con ! Je viens de me faire avoir de 59 secondes de musique. J’aurais dû regarder le compteur avant de cliquer.

Ce n’est pas si grave, après tout le choix du serveur était parfaitement calibré, et la chanson me trotte déjà dans la tête. Sous la douche, c’est un bonheur de siffler ce refrain entêtant. C’est toujours chantonnant que je me passe ma crème prérasage sur le visage. Après deux minutes, je rince et me mets du gel à raser spécialement étudié pour mon rasoir cinq lames auquel je viens de mettre une nouvelle recharge, que je remplace bien sûr à la moitié de mon rasage. C’est vraiment fou ce qu’il rase de près ce modèle. Je me rince encore une fois, puis applique un baume après rasage. Je continue à chanter, mais, même si le cœur y est, il est plutôt difficile de reconnaître la mélodie, car je me lave les dents avec le nouveau dentifrice qui les rend absolument blanches, c’est garanti, en plus il est « saveur de l’année ». Que demande le peuple ? Après ce premier brossage, je change de brosse et prends la pâte spéciale pour les gencives, que je brosse consciencieusement en continuant à marmonner la ritournelle. Je me rince la bouche, prends ma troisième brosse, le produit ad hoc. Et là, silence, c’est au tour de la langue.

Tout ça est certes un peu contraignant et coûteux, mais il n’y a pas de mal à se faire du bien. Toujours est-il qu’IFlouze sait choisir un titre, car c’est chantant à tue-tête le refrain que j’entre dans ma chambre. Erreur ! Je vois apparaître sur l’écran de mon ordinateur la fenêtre du logiciel de contrôle du copyright directement intégré au système d’exploitation MiniMou, lui-même installé d’office dans tous les ordinateurs neufs depuis l’accord de partenariat passé entre cette multinationale et le gouvernement. Une histoire de lutte antiterrorisme ou anti-pédophilie, de backdoor et d’accès aux données. Je n’ai pas bien suivi à l’époque, et pour cause, je ne suis ni terroriste ni pédophile.

J’entends une voix autoritaire sortir des enceintes de la machine pendant qu’un gros © noir clignote sur un fond rouge :

« Violation du copyright ! Vous ne possédez pas les droits nécessaires à l’interprétation de cette chanson. Vous êtes passible d’une amende de 50 euros. »

Sur l’écran, je n’ai pas vraiment le choix, une boîte de dialogue me demande :

« Voulez-vous acquitter l’amende de 50 euros immédiatement sur notre serveur sécurisé ? Si vous répondez non, la plainte sera transférée directement au service protection des droits d’auteurs du ministère de la Culture et au service juridique de la société Monde Meilleur, le label responsable de la diffusion de ce produit culturel. »

Je clique sur « Oui » la mort dans l’âme. La page d’accueil du serveur me demande de confirmer mon identité. Machinalement, je passe la puce implantée dans mon poignet sur le détecteur qui se trouve sur le côté de mon clavier MiniMou. Identification réussie. Là, j’ai une surprise. Mauvaise, la surprise. Le site me propose ou plutôt m’impose une inscription aux rencontres des Pirates Anonymes de mon quartier. Onzième amende pour violation du copyright en un mois, j’ai atteint un seuil, il faut que je me désintoxique de ces pratiques qui menacent gravement la survie des artistes. Dixit le serveur. Merde ! Je n’avais jamais eu d’amende avant mon abonnement chez IFlouze. Je me demande s’il y a un rapport.

J’accepte l’inscription chez les PA. Tu parles, l’alternative c’était la majoration de mes futures amendes de 50 pour cent ! Redirection automatique sur leur site. Le formulaire est pré rempli, il me suffit de passer ma puce devant le lecteur optique. Le planning de cette association, cofinancée par le gouvernement et un groupement d’entreprises culturelles, est bondé. Les seules places disponibles sont dans la journée pendant mes horaires de travail. J’hésite… Il va falloir que je prenne sur mes congés. Bon, eh bien, les gosses partiront sans moi cette année.

Je prends donc rendez-vous pour ma première réunion, lorsque je regarde l’heure. Mince ! Déjà ? Je me presse même si je ne suis pas en retard. J’ai pris l’habitude d’arriver une demi-heure en avance au travail. Le matin, c’est plus calme pour bosser. Et puis le patron est un lève-tôt, ça permet de me faire bien voir.

Dans les transports, je lis sur mon PDA. C’est vraiment pratique, j’ai acheté toute une bibliothèque. Je la transporte avec moi. Par moment, je vois la publicité qui passe sur mes lunettes. Ça m’a un peu gêné au début, mais je m’y suis fait. C’est tout de même une sacrée aubaine, parce que depuis qu’il n’y a plus de sécu, les mutuelles sont hors de prix. Alors des lunettes à prix coûtant, même avec trois minutes de publicité tous les quarts d’heure. Ça ne se refuse pas. En plus, les annonces ne sont affichées que lorsque l’on est dans les transports en commun. Un partenariat révolutionnaire entre la société de transport, une chaîne d’opticiens et une régie publicitaire. Je vous le dis, c’est une véritable aubaine !

J’arrive enfin au bureau, je n’ai que trois minutes d’avance aujourd’hui. Lorsque je passe mon poignet devant le détecteur de l’entrée, qui sert en même temps de pointeuse, pas de lumière verte habituelle. Non, c’en est une bien rouge qui s’allume, avec un bruit fortement désagréable. Bon que se passe-t-il encore ? Je remets mon poignet sur le scanner… Même résultat. Je me résous à sonner pour que l’on m’ouvre. Lorsque je décline mon nom à Zora l’hôtesse d’accueil, la réponse me glace.

« Désolée, mais vous ne faites plus partie de nos services.

— Quoi ? Mais pourquoi ? Ce n’est pas possible. Ça fait près de trois ans que je travaille ici. Jamais une absence, jamais un retard.

— Écoutez, je n’y peux rien, je ne fais que suivre les consignes.

— Je voudrais parler à monsieur Marcel. Il doit y avoir une erreur.

— Hum. Je regarde s’il est disponible, mais je vous fais une fleur là. Parce que je vous aime bien. »

Deux minutes plus tard, une voix revêche se fait entendre.

« Oui, que voulez-vous ? »

C’est le patron.

« hum, bonjour monsieur. Il doit y avoir une erreur.

— Vous êtes bien en CFT ?

— Oui, bien sûr, comme soixante pour cent des salariés.

— Vous savez ce que ça veut dire CFT ?

— Eh bien oui. Contrat de Flexibilité Totale.

— Voilà.

— Comment ça, voilà ?

— Écoutez mon vieux, vous êtes un peu lent comme garçon. Je n’ai aucune obligation de vous répondre, mais je suis d’humeur aimable aujourd’hui. Je ne peux pas me permettre de garder un employé qui se contente d’arriver à l’heure à son travail, alors qu’il y en a des centaines qui n’attendent que de prendre sa place. Et puis, tiens, je vais être franc. Votre période d’essai se finissait à la fin du mois prochain, vous vous doutiez bien de ce qui vous arrive.

— Mais ça fait trois ans que je travaille pour vous !

— C’est bien ce que je dis, bientôt plus de CFT, vous passiez en CDI. Encore heureux que notre logiciel de gestion nous alerte. Il ne manquerait plus que l’on se retrouve coincé avec un salarié.

— Mais c’est dégueulasse !

— Mais non mon vieux, c’est la liberté. Je suis libre de vous virer sans indemnité ni raison. Et vous n’étiez pas obligé de signer un CFT.

— Vous savez bien qu’il est impossible d’être embauché sous un autre contrat.

— C’est faux, aucune loi ne dit ça.

— C’est vrai, mais dans les faits…

— Dans les faits, le futur salarié est libre de discuter avec son futur patron potentiel de ses conditions d’embauche… d’accepter ce qu’on lui propose… ou de ne pas travailler.

— Mais le rapport de force…

— Bon, ça suffit maintenant, dégagez de l’entrée ou j’appelle la police. Au revoir. »

Et il me plante là, comme un con. Je ne sais pas où aller. Je ne sais pas quoi faire. Je regarde les gens marcher dans la rue vers des destinations inconnues. Je vais sans but. J’avise un petit parc. J’entre et m’assois sur un banc sans dossier, il a été arraché depuis des lustres. Je sors mon PDA, pour consulter mon carnet d’adresses. Il y aura, peut-être, quelqu’un qui pourra m’aider à retrouver du boulot. Mes yeux sont humides, je m’aperçois que je suis en train de pleurer. Je renifle, ça sent l’urine et la merde de chien. Les parcs ne sont plus entretenus, les loisirs gratuits sont une hérésie.

« Passe-moi ton Palm !

— Hein ? »

Je relève la tête. Le type en face de moi n’a pas l’air commode, mais il a surtout l’air complètement aux abois.

« Putain, passe-moi ton Palm, j’te dis ! »

Il n’est pas rasé et il a les cheveux collés par la crasse, mais il porte un costume. Du même genre que le mien, même s’il est affreusement sale. Je réalise que ce type, c’est moi. Enfin moi dans quelques mois si je ne retrouve pas d’emploi. Las d’attendre, le gars m’arrache le PDA des mains et s’enfuit ventre à terre. Je le laisse filer. Je ne peux pas me courir après.

J’ai trouvé quelque chose à faire ! Il faut que je m’achète un nouvel assistant personnel pendant que j’ai encore ma carte de crédit. Pour les données qui étaient dessus, ce n’est pas grave, j’ai plusieurs sauvegardes.


Il est 22 h et je rentre chez moi, mon tout nouveau PDA sous le bras. Les filles sont couchées, ma femme regarde la télé. Elle me fait un petit signe de la main.

« Tu as mangé ?

— Euh ? Oui, un sandwich avec les collègues. »

Elle est déjà retournée à son émission. Je préfère ne pas lui annoncer tout de suite la mauvaise nouvelle.

Je vais à mon ordinateur pour restaurer mes fichiers sur le nouvel assistant. Pour l’agenda et le carnet d’adresses, pas de problème, ils ont prévu des procédures de conversion. Par contre, pour tous les livres électroniques que j’ai achetés, c’est le bordel. Pour pouvoir les lire, il faut que je déclare mon nouveau matos et que je retélécharge tous mes livres. 357 ebooks ! Je n’ai pas fini. Journée de merde ! La boîte où j’ai acheté mes livres a fait faillite. Le site est mort, ma bibliothèque aussi. Putain de DRM ! Je me retrouve avec trois cent cinquante-sept fichiers illisibles. J’en ai marre, je vais me coucher !


6 h 30 du matin, mon ordinateur s’active et me réveille avec une chanson directement envoyée par le site IFlouze. La musique me plaît, évidemment…


Cauchemar numérique existe aussi en version sonore grâce au travail d'Audiocite.net. http://www.audiocite.net/livres-audio-gratuits-science-fiction/didier-gazoufer-cauchemar-numerique.html

On peut également trouver leur version sur Archive.org https://archive.org/details/CauchemarNumrique.


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Crédits de la photo de couverture
La couverture a été créée avec une photo de John Liu diffusée sous licence Creative Commons BY sur Flickr