Démocratie ?

L'important dans le titre, c'est la question.

Créé par Didier Gazoufer le Thu 04 December 2014

Démocratie ?

Aïe !

Couverture

Aïe ! Le 21 avril 2002, les fachos, n’ayons pas peur des mots, se retrouvent au second tour des présidentielles. Stupeur ! Le candidat de la droite modérée, j’ai nommé Lionel Jospin, ne sera pas face à Jacques Chirac, comme tout le monde le prévoyait. Non, ce n’est pas possible, l’horreur est à nos portes. Le duel sera Chirac – Le Pen. Droite contre extrême droite. Le cancer contre la peste. La mort est au bout, mais on peut échapper plus facilement au premier. Normalement…

Le 22 avril 2002, l’auteure Léa Sihol lance en réaction l’anthologie virtuelle Auteurs SF (Sans Fascisme). J’y participe modestement avec le texte suivant qui s’intitule « Dis maman ? ».

Dis maman ?

« Dis maman, c’est quoi la démocratie et les droits de l’homme ?

— Mon dieu, où as-tu entendu ces horreurs ?

— C’est au grenier dans les affaires de papi. Il y a des vieux journaux, et dedans ils disent que la France c’est une démocratie et aussi que c’est le pays des droits de l’homme. Alors c’est quoi ? On ne nous a jamais appris ça au centre d’éducation et de propagande juvénile.

— Chut ! Ne parle pas si fort, on pourrait t’entendre… Il ne faut pas parler de ça, ce sont de vilaines choses… En tout cas, papi, il va m’entendre. Qu’il le veuille ou non, nous allons nous débarrasser de ces saletés, avant qu’elles ne nous amènent des ennuis.

— Pourquoi des ennuis ? Dis maman, c’est quoi la démocratie et les droits de l’homme ?

— Je t’ai dit de parler moins fort. Tiens, c’est libre. Entre dans la cabine. »

L’enfant et sa mère pénètrent dans la cabine. L’adulte met sa carte d’identification dans la fente du terminal et tape son code pour accepter le paiement pour dix minutes d’ouverture.

« Regarde ! » dit-elle à son fils en lui montrant la fenêtre qui vient de s’ouvrir. Les yeux de l’enfant s’agrandissent d’émerveillement devant le spectacle.

Mais il n’a pas oublié sa question, et compte bien avoir une réponse.

« Tu peux me le dire maintenant, personne ne peut nous entendre dans la cabine.

— Mon dieu, quel têtu tu fais ! Bon, la démocratie c’est le désordre. Rends-toi compte, c’était les gens qui choisissaient leurs chefs. Au début du siècle, en France, avant que notre premier Guide ait pris le pouvoir, les gens élisaient le président, les députés, les maires…

— Mais, le président, il est notre guide à vie, et puis c’est quoi les maires et les députés…

— Pas à cette époque, les électeurs choisissaient les représentants qui leur plaisaient le plus parmi plusieurs candidats.

— C’est stupide. Le meilleur c’est le Président notre Guide, pourquoi en choisir un autre ? Tu as raison, ça devait être un sacré bor... désordre. Je suis bien content que l’on n’ait plus besoin de choisir.

— Oui, c’est vrai. C’est beaucoup plus simple, et ça évite tous ces débats interminables qui ennuyaient tout le monde.

— Mais les droits de l’homme, c’est quoi ?

— Ah ! Ça, mon chéri, c’était une pure invention d’esprits malades qui disaient que les hommes naissent libres et égaux…

— Même les sous-races ? C’est vraiment idiot, tout le monde sait que les blancs sont plus intelligents. C’est marqué dans toutes les encyclopédies.

— Oui, c’est stupide, mais à l’époque, il y avait de nombreux métèques qui vivaient en France.

— Non ! Tout le monde ensemble, mélangé ? C’est dégoûtant !

— Et si ! Il y avait des noirs, des Arabes, des jaunes, que sais-je encore. Tout cela se mêlait sans distinction. Pire ! Certaines personnes de race pure allaient même jusqu’à former des couples avec les sous-races et avaient des enfants.

— Un noir peut faire un bébé à une femme blanche ? Tu es sûre maman ? Ce devait être horrible la France, lorsque c’était une démocratie et le pays des droits de l’homme.

— Oui, mon chéri, heureusement, notre premier Guide fut élu, par ceux qui savaient ce que devait être la France. Ils ont répondu oui à son appel lors de l’élection présidentielle. Et une fois au pouvoir, il mit vite le holà à toute cette débauche. Il fit partir les étrangers, parqua et stérilisa les membres des sous-races, qui étaient français, et rééduqua les personnes de race pure qui avaient un esprit dévoyé. De grands autodafés salvateurs furent organisés pour détruire les œuvres corrompues. Nous avons fermé nos frontières, puis nous avons construit, tout autour du pays, ce mur gigantesque, dans lequel nous sommes, pour nous protéger des autres.

— Eh bien, franchement, maman, je suis bien content qu’ils n’aient pas dit non à notre premier Guide, les Français à cette dernière élection présidentielle.

— Oui mon chéri. Moi aussi. Mais les dix minutes sont passées. Tu veux que je repaie pour voir dix minutes d’océan ? Tu sais, il peut se passer des années avant que nous ayons une nouvelle autorisation de déplacement. »

Ouf !

Ouf ! Heureusement, ça n’est pas arrivé. C’est ce qu’on appelle de la, mauvaise diront certains et ils auront sûrement raison, science-fiction. Les électeurs se sont ressaisis et ont bouté le borgne au rencard. Heureusement parce que sinon je ne vous raconte pas la honte pour le pays des droits de l’homme !

Vous imaginez ça vous ? Il aurait pu y avoir, je ne sais pas moi… Par exemple, une utilisation grossière de la peur comme argument politique, la stigmatisation de l’étranger. Vous savez ceux qui égorgent des moutons dans leurs baignoires. Et je préfère passer sous silence ce qu’ils font à leurs filles. Je ne nous aurais pas donné beaucoup plus de cinq ans avant qu’on assiste à des rafles dans les écoles, des camps et des expulsions massives, la main mise sur les médias, la propagande, le non-respect du choix du peuple lors de référendum, etc.

Ouf ! Heureusement, Chirac est passé haut la main, avec un score de dictateur, mais ça nous a permis de passer à côté de… de la dictature justement. La vraie ! Celle avec les bruits de bottes des troupes qui martèlent le pavé.

Dis papa ?

« Dis papa, c’est quoi la démocratie ?

— Hum ? »

Le père relève les yeux de la lettre qu’il est en train de lire.

« La démocratie, c’est quoi exactement ? La maîtresse nous dit que si en France il y a des élections, c’est parce qu’on est en démocratie ou qu’on est en démocratie, parce qu’il y a des élections. Je ne sais plus. Mais bon, c’est pareil, c’est quoi la démocratie ?

— Je te l’ai dit cent fois : quand tu ne connais pas un mot…

— … tu regardes dans le dictionnaire. »

L’enfant court chercher l’ouvrage et revient en soufflant d’effort à cause du poids. Elle feuillette les pages en pointant le doigt sur les mots en gras. En pleine concentration, elle tire légèrement la langue. Son père sourit, en se demandant pourquoi Marianne s’entête à vouloir faire ses recherches dans ce vieux dictionnaire en papier, plutôt que de consulter son Termpo.

« Ah ! Je l’ai ! Démocratie : Nom féminin. Gouvernement où le peuple exerce la souveraineté… Euh ? C’est quoi la souveraineté ?

— Quand tu ne connais pas un mot…

— … tu regardes dans le dictionnaire. Je sais. »

Le père replonge son attention dans les différentes plaquettes publicitaires qu’il a étalées devant lui sur la table basse, pour mieux les comparer. Quelques minutes plus tard, après de pénibles recherches, Marianne reprend.

« Souveraineté : Nom féminin. Autorité suprême. »

La fillette regarde son père. Puis, sourit en piochant dans les pages à la lettre A. Pendant ce temps, lui, écarte plusieurs des brochures. Sa fille a de bonnes notes à l’école, elle aura donc la chance de pouvoir choisir, ou en tout cas d’émettre ses vœux.

« Autorité : nom féminin. Pouvoir de se faire obéir… Alors la démocratie, ça veut dire que c’est le peuple qui commande. C’est ça ?

— Voilà. Tu as compris maintenant ?

— Hum… »

Le père attend la question suivante. Il voit bien que la petite est en pleine réflexion. Il sait que cela débouchera sur une autre interrogation. Évidemment celle-ci ne se fait pas attendre.

« Dis papa, c’est quoi le peuple ?

— Eh bien, c’est toi, c’est moi, c’est tous les Français.

— Alors je peux commander moi ?

— Non, pas encore, il faut être majeur, c’est à dire avoir plus de dix-huit ans.

— Oh bon… »

La fillette a un air déçu, mais cela ne dure pas. Elle poursuit son idée.

« Mais toi, tu es vieux, tu es... maj... majeur, alors tu commandes ?

— Eh bien non… pas vraiment. Mais je choisis des gens aux élections pour me représenter.

— Et tu les choisis comment ?

— Ceux qui veulent être choisis, on les appelle les candidats, disent ce qui est important pour eux et comment ils comptent régler les problèmes. Après je vote pour celui qui me plaît le plus. Celui qui obtient le plus de voix devient alors le représentant des autres. Ça peut être le maire, le député, le président, etc.

— Et si personne ne te plaît ?

— Alors, tu votes pour celui qui peut empêcher celui que tu aimes le moins d’être élu.

— Mouais… »

Une moue sceptique se dessine sur le visage de la petite. Pendant qu’elle tente d’assimiler les informations recueillies, son père quant à lui, a fini sa sélection. Il ne reste que quatre entreprises, dont celle de son couple, et trois autres, dont les commentaires sur le réseau, lui font espérer qu’elles sont correctes. La fillette hésite, s’apprête à parler, referme la bouche, puis finit par demander :

« Et le candidat pour qui tu as voté, si c’est lui qui est choisi, il fait ce qu’il avait dit ?

— Euh… Eh bien non. Ou rarement en fait. Mais les autres, ça aurait été pire.

— On ne peut pas l’obliger à faire ce qu’il a promis ?

— Pas vraiment, mais tu sais, ils promettent tous plein de choses et tout le monde sait qu’ils ne les feront pas toutes.

— Alors pourquoi ils font des promesses ?

— Eh bien, pour être élu pardi !

— Mais si on sait qu’ils mentent, pourquoi on vote pour eux ?

— Parce qu’il faut voter. C’est ça la démocratie.

— Ah non, la démocratie c’est le peuple qui commande. Là, il ne commande pas, c’est l’élu qui fait ce qu’il veut.

— Écoute ma chérie, il y a des gens qui sont morts pour qu’on ait le droit de voter et qu’on soit en démocratie. Voter est un devoir. Il faut voter, c’est comme ça que le peuple exerce son pouvoir.

— Ah non, c’est comme ça qu’il le donne et après il ne l’a plus. Donc, c’est comme ça qu’il le perd. Qui c’est qui a décidé qu’il fallait voter, avoir des représentants qui ont le pouvoir et puis qu’on ne pouvait rien faire d’autre ?

— Hum, des gens qui avaient été élus bien sûr ! Ils se sont réunis et ont écrit ce que l’on appelle la Constitution. C’est l’ensemble des règles qui organisent les différents pouvoirs d’un pays. »

Marianne se tait et regarde son père d’un air incrédule.

« Euh... la Constitution ce sont les règles que ceux qui ont le pouvoir doivent suivre ?

— Oui, c’est ça. C’est bien, tu as compris. Je suis fier de toi, ma puce ! »

Le père embrasse sa fille et se lève. La gamine ayant compris, il va pouvoir aller regarder la télé tranquille. Le sujet était compliqué, mais cela n’a pas duré si longtemps. Il s’installe sur son fauteuil préféré et allume le poste, pendant que le siège épouse parfaitement les formes de son corps et l’installe dans sa position préférée. Heureusement, grâce à la publicité, le débat commence à peine. Le journaliste, présentateur vedette du journal de vingt heures, est en train de présenter les femmes et hommes politiques qui vont intervenir et les représentants des différents médias qui vont les interroger. Il l’écoute d’une oreille distraite, ce sont toujours les mêmes, ou quasiment, depuis des années. Pendant qu’il a l’impression d’assister à la nième représentation de la même pièce, il voit sa fille revenir vers lui. Elle a l’air assez agitée.

« Dis papa ?

— Oui, quoi encore ?

— C’est n’importe quoi votre Constitution, vous vous faites avoir !

— Comment ça, c’est n’importe quoi ?

— Ben, oui ! Si la Constitution ce sont les règles que ceux qui ont le pouvoir doivent suivre, pourquoi c’est eux qui l’ont écrite ?

— Euh... Je ne sais pas, c’est toujours des élus qui écrivent les constitutions, ils sont forcement plus compétents, et c’est plus facile.

— Plus compétents ? Pour savoir ce qu’ils ne veulent pas voir comme règles, c’est sûr ! Mais si c’est le peuple qui doit commander, et bien c’est à lui de choisir les règles à suivre, sinon c’est pas la démocratie, c’est autre chose, et il faut le dire.

— Mais, c’est impossible. Il y a trop de gens ! Comment tu voudrais qu’on les choisisse, si on ne les élit pas ? Qu’on les tire au sort, peut-être ?

— Et pourquoi pas ? Là, au moins on est sûr que ceux qui choisissent les règles ne seront pas ceux qui devront les subir. Ceux qui seraient tirés au sort, ils auront intérêt à y mettre des contrôles pour que les élus soient obligés de tenir leurs promesses. Et les gens ils ne voteront plus pour le moins pire qui a fait des promesses en l’air. C’est une super bonne idée ton tirage au sort, papa ! Là, on serait en démocratie. Parce que bon, hein, pour l’instant, tu commandes rien du tout. Le peuple décide rien du tout et il n’y a pas de démocratie. »

Sur ces mots, la gamine plante là son père et retourne dans sa chambre. À la télé, les politiques s’invectivent et la même représentation théâtrale en devient anesthésiante. Plutôt étonné de bien comprendre la logique de son enfant, il retourne vers la table basse et les prospectus. Il entend sa femme revenir du travail et continue à réfléchir à l’emportement de sa fille. Sandrine l’embrasse et voit les brochures.

« Ah, tu as commencé à regarder pour Marianne ?

— Oui, ces trois-là n’ont pas l’air mal et puis il y a la nôtre parce qu’elle resterait avec nous. (Il regarde sa femme les yeux embués de larmes)

— On en a déjà parlé chéri. Il faut ce qu’il y a de mieux pour l’avenir de la petite, même si pour cela il faut qu’elle nous quitte.

— Je sais, je suis d’accord. Mais c’est tout de même triste, elle est si jeune.

— Nous n’y pouvons rien, c’est la loi. Chaque enfant doit choisir à quelle entreprise il va appartenir. En commençant au plus tôt leur formation, ça permet que les salariés répondent le mieux possible aux besoins des sociétés.

— Tu ne trouves pas qu’elle est cruelle cette loi.

— Si. Un peu. Mais si elle a été votée, c’est sûrement pour une bonne raison. On a la chance d’être en démocratie et nos élus sont forcement plus compétents que nous pour le savoir.

— Oui, peut-être, mais c’est triste et je ne suis pas sûr qu’eux envoient leurs enfants dans les internats de formation d’entreprise. »

Découragé, dépité, il repense à sa conversation avec Marianne. Puis, sur une impulsion, il tape dans la zone de recherche de son Termpo : « Démocratie AND “tirage au sort” ».

Après de longues secondes de recherche, les résultats de sa requête commencent à apparaitre sur l’écran. Sur un autre écran, dans une salle obscure où sont allumés de nombreux terminaux, une alarme retentit et un message d’alerte avec son identifiant apparait.


Télécharger : Format epub Format pdf A4 Format pdf A5



Copyright : Didier Gazoufer
Copyleft : Ce texte est libre, vous pouvez le redistribuer et/ou le modifier selon les termes de la Licence Art Libre ou la licence Creative Commons By-Sa.

Crédits de la photo de couverture
La couverture a été créée avec une photo de Sn6200 diffusée sous licence Creative Commons BY sur Flickr