Depuis le début du monde

C'est comme cela et cela ne changera pas.

Créé par Didier Gazoufer le Tue 01 March 2011

Depuis le début du monde

Couverture

Le village de la Source au fou était devant leurs yeux. Ravagé. Les quelques maisons aux portes défoncées n’abritaient plus que des cadavres mutilés dans des poses qui témoignaient de la frayeur des victimes face à la sauvagerie des assaillants. Très peu avaient eu le temps de s’habiller ou même de prendre une arme. La mort les avait frappés encore à moitié endormis pour la plupart. Encore une fois, ils étaient arrivés trop tard. Les orques étaient descendus des Monts Venteux. Ils s’étaient cachés dans la forêt et avaient attendu à l’affût que le soir tombe, que les volets des pauvres masures de ce hameau, habité par de simples paysans, se ferment après une dure journée de labeur aux champs. Puis, une fois la dernière bougie soufflée, la horde maléfique s’était infiltrée parmi les cahutes l’arme à la main.

La suite était connue et le résultat était là, devant la petite troupe. Maisons saccagées, greniers et caves pillés, bétail, volailles et chevaux volés. Et surtout, habitants violés, torturés, massacrés. Les orques des Monts Venteux, et au-delà au nord, préparaient l’hiver en s’approvisionnant dans les petits villages isolés qui se trouvaient près de la Forêt Grise. Celle-ci avait une réputation si détestable, que même les elfes n’osaient s’aventurer sous ses arbres gigantesques. Les paysans préféraient, pour leur part, aller se fournir en bois dans les futaies alentour en dépit d’une distance plus longue et d’un matériau de moins bonne qualité.

Malgré le harassement de ses hommes, ou plutôt à cause de celui-ci, et sur les conseils des deux elfes, le capitaine ordonna de se mettre aussitôt à l’ouvrage. Il fallait donner une sépulture décente aux malheureux qu’ils n’étaient pas parvenus à protéger. Ses hommes, enrôlés de force pour faire face aux attaques à l’approche de l’hiver, n’étaient pas différents de ces paysans massacrés. Leur tâche ferait croître en eux la haine viscérale qu’ils éprouvaient pour les forces du chaos. Du même coup, leur courage en serait augmenté lorsqu’il faudrait répliquer en organisant des expéditions punitives dans les villages orques isolés, qui se trouvaient au nord-ouest à un endroit au pied des Monts Venteux non protégé par la Forêt Grise.

Depuis le début du monde, les hommes et les elfes de la région faisaient face ensemble, dans une union sacrée, aux attaques des armées des ténèbres. Tous les ans quand l’air commençait à fraîchir, les arbres à jaunir puis à perdre leurs feuilles, ces dernières attaquaient inexorablement. Orques, gobelins et autres trolls venaient déverser leur haine des races nobles. Celles-ci, le printemps revenu, tout aussi inexorablement montaient à l’assaut. Et cela se passerait ainsi jusqu’à la fin des temps.


Gnarok « une oreille » avançait précautionneusement parmi les buissons épineux de la Grande Forêt. Cela faisait quatre jours qu’ils avaient attaqué le village des humains, il devait maintenant pouvoir y retourner sans danger pour finir ce qu’il avait à faire. Il portait devant lui, avec de multiples attentions, un grand sac de cuir noir, dans lequel il avait pratiqué, il y avait déjà bien des années, une multitude de petits trous. Il allait bientôt arriver sur la plaine. Il lui faudrait alors faire extrêmement attention, car il serait à découvert jusqu’au hameau qu’ils avaient ravagé. La lune n’était pas levée et il n’y aurait que quelques gardes, mais la prudence était de mise pour accomplir la mission qu’il s’était assignée.

À l’orée de la forêt, il s’accroupit et posa le sac par terre avec une douceur infinie. Pendant qu’il scrutait l’obscurité, le sac bougea et un petit gémissement monta de celui-ci.

« Chut… je te ramène chez toi. »

Il jeta un œil dans le sac pour vérifier que tout allait bien. La bouille toute rose et joufflue, le bébé fit une risette à la tête hideuse qui le regardait avec un sourire, aux dents à moitié pourries, mais à la chaleur et à la bonté indéniables.

« Dors et surtout reste tranquille. »

L’orque, après un dernier regard, repartit vers les ruines et le campement des soldats humains. Il s’en approcha le plus possible, assez proche pour que l’enfant ne risque rien et soit trouvé dès le lever du jour, mais pas trop près pour ne pas être vu par un garde. Arrivé à une distance qui lui parut un bon compromis, il sortit l’enfant du sac et le posa doucement sur un petit matelas qu’il avait confectionné avec de l’herbe sèche. L’enfant s’était rendormi et respirait calmement. Après un dernier regard, Gnarok repartit vers le couvert des arbres. Il n’était plus qu’à une dizaine de mètres de la sécurité des bois lorsqu’il entendit le bruit caractéristique d’une corde d’arc qui se détend et le sifflement d’une flèche. Il se figea, mais il était trop tard, il sentit le projectile lui déchirer la cuisse. Pendant qu’il s’affalait sur le sol, un deuxième projectile lui perfora le dos et ressortit par la poitrine.

Il commença à se traîner dans la poussière et les herbes hautes pour atteindre le havre des arbres. Mais ils arrivèrent avant qu’il n’ait pu parcourir trois mètres. Ils étaient quatre, deux soldats humains et deux elfes. L’un des hommes le frappa du pied pour l’allonger à terre. Puis sous la menace de son épée, il le désarma et le fouilla rapidement.

« Ne bouge pas, sale chien d’orque !

— Et comment pourrais-je bouger ? Je suis en train de mourir.

— Ce n’est pas une grande perte. Que faisais-tu ici, seul ? Tu venais espionner ? Vous n’en avez pas assez fait ici ? » L’homme ponctua sa question d’un nouveau coup de pied.

« Je ramenais l’enfant !

— Quel enfant ? Qu’est-ce que tu racontes ?

— Le bébé… Il est là-bas, dans les herbes. J’allais chercher sa sœur qui… » Sa phrase mourut avec lui, lorsque le plus vieux des elfes lui trancha la tête d’un seul coup d’épée.

L’humain qui interrogeait l’orque se retourna surpris.

« Mais, noble Tur–anion, il allait nous dire où était une petite…

— Qui ça ? Ce bâtard nous racontait n’importe quoi pour sauver sa sale carcasse dégénérée. Vous n’allez pas croire un orque !

— Mais s’il disait la vérité ?

— Aucune chance. » Répondit l’elfe en haussant les épaules avec dédain.

L’homme se tourna vers son congénère et lui demanda d’aller voir du côté indiqué par l’orque. Celui-ci revint en courant en portant avec soin un nourrisson blond comme les blés.

« Il disait vrai, regardez. C’est un petit garçon.

— Bien, veuillez confier l’enfant à Felagund. S’il vous plaît. »

Pendant qu’il déposait délicatement le bambin dans les bras du plus jeune des elfes, il entendit un sifflement et un bruit de chute. Lorsqu’il se retourna, il n’eut que le temps de voir son compagnon couché à terre avant d’avoir, lui-même, le cœur transpercé par la magnifique épée de Tur–anion. Ce dernier retira son arme du corps de sa victime et essuya négligemment la lame sur les vêtements de celle-ci. Puis il enfonça à la place la rapière de l’orque dans la blessure béante.

Lorsqu’il remarqua son jeune disciple hausser un sourcil d’étonnement, il lui demanda :

« Vous vous demandez pourquoi j’ai tué ces deux hommes, n’est-ce pas ?

— Effectivement. J’avoue ne pas comprendre Maître.

— Ce n’est pas moi qui les ai tués, mais cette racaille d’orque. Aucun doute là-dessus.

— Ah ?

— Vous êtes encore jeune, mon cher Felagund. Croyez-vous que les paysans qui nous servent de troupe iraient toujours se battre sans rechigner, s’ils savaient que les orques ne sont pas tous des êtres assoiffés de sang ? Il n’est pas dans notre intérêt que ce genre de choses s’ébruite. Ni dans celui des seigneurs qui profitent de ces guerres pour continuer à les exploiter, sous prétexte de les protéger, contre les forces du chaos. N’étiez-vous pas étonné lorsque moi, le vénérable Tur–anion, j’ai pris la peine d’accompagner cette troupe pour sauver ce misérable village ?

— Un peu, il est vrai.

— Eh bien, des rumeurs commençaient à circuler sur des enfants qui réapparaissaient en parfaite santé quelques jours après la mise à sac de villages dans cette contrée. Il fallait mettre fin à ces rumeurs. Ce qui est fait. »

Puis, jetant un regard légèrement dégoûté sur l’enfant, il se dirigea vers le campement en disant :

« Bien, je vais aller raconter comment je n’ai malheureusement pas pu sauver ces deux pauvres bougres, et comment je les ai vengés. Pendant ce temps, débarrassez-nous de cette embarrassante petite preuve.

— Comment ça ? Voulez-vous que je…

— Eh bien oui, tuez-le et faites-moi disparaître cette insignifiante petite chose. Allez voyons ! Que l’on rentre le plus vite possible, je n’en peux plus de ces odeurs de charniers et de transpiration. Et surtout de la compagnie de ces êtres grossiers qui nous accompagnent ! »


Le soir tombait. Elle regardait l’enfant assoupie dans le berceau qui avait déjà servi à tant d’autres. Elle caressa délicatement de sa main griffue et calleuse la douce mèche blonde sur le front de la petite. Il n’était pas rentré et elle était inquiète. Comment allait-elle pouvoir élever cette enfant des hommes parmi les orques ?


Le soir tombait. Il regardait l’enfant assoupi dans une couverture qu’il avait posée par terre à côté de lui près du sac en cuir avec tous ces petits trous. Il caressa tendrement de sa main longue et délicate la douce mèche blonde sur le front du petit. Il était inquiet, Tur–anion le ferait rechercher. Comment allait-il pouvoir élever cet enfant des hommes parmi les elfes ?


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Crédits de la photo de couverture
La couverture a été créée avec une photo de Petit_louis diffusée sous licence Creative Commons BY sur Flickr


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