Heavy Metal !

Un clin d'oeil à un style de musique que j'aime beaucoup.

Créé par Didier Gazoufer le Fri 01 June 2007

Heavy Metal !

Couverture

Lorsque Alvan le Noir monta l’escalier de marbre, pour atteindre la chaire de l’Orateur, le silence se fit dans la grande salle. Toute l’assemblée comprit que le moment était grave.

Cet homme, qui paraissait la trentaine et en accusait le triple, était l’un des mages guerriers les plus écoutés, car par six fois déjà il avait permis à Harmonia de conquérir et piller d’autres mondes. C’était un mage puissant, un fin stratège, et un homme plein de courage.

Alvan fredonna un sort pour donner à sa voix une ampleur suffisante pour être entendue, même par le plus éloigné dans l’assistance.

« Chers membres de la Grande Assemblée des Mages, l’heure est grave. Pour la première fois dans notre histoire, nous sommes entrés en contact avec un univers qui peut réellement mettre en danger notre existence. Certes, vous êtes tous au courant que nos mages-prospecteurs ont découvert une nouvelle faille dans l’espace-temps, nous permettant d’accéder à un autre monde, mais je veux tout de même, pour plus de compréhension, commencer par le début…

C’était il y a deux semaines, je m’exerçais avec une nouvelle flûte de combat. Comme vous le savez, il n’est pas toujours aisé de s’acclimater à un nouvel instrument. C’est pourtant primordial, pour pouvoir utiliser la musique en situation de combat. Étant donné, qu’il ne me restait plus qu’une seule flûte à laquelle je fus bien accordé, je m’habituais donc à en manipuler une nouvelle. Cette tâche demande énormément de concentration, c’est pourquoi lorsque Milan le doyen des mages-prospecteurs est venu me trouver, je n’ai pas été aussi aimable que la simple courtoisie le nécessite. Je tiens à m’en excuser auprès de lui devant vous tous.

Mais je reprends mon récit… »


L’homme que Milan recherchait était bien là dans cette clairière isolée en plein cœur du bois des silences. Vêtu de noir, comme à son habitude, il exécutait des mouvements compliqués tout en jouant d’un flûtiau. Alvan s’entraînait. Le vieux mage était impressionné par l’énergie qui se dégageait de cet homme et de sa musique. Même à l’entraînement, Alvan se dépensait sans compter. En était témoin ce vieux tronc, qui lui servait de cible. Traces de coups et de brûlures le parsemaient. Le vieux prospecteur resta là à l’admirer pendant quelques minutes. Puis se rappelant pourquoi il était venu, il toussota pour attirer l’attention du guerrier.

Sa concentration brisée nette, celui-ci se retourna violemment vers l’importun, et cria plus qu’il ne parla.

« Qui est là ? Qui ose ? Ah ! C’est vous Milan ? Que venez-vous faire ici ?

— Veuillez m’excuser Alvan, mais la nouvelle est d’importance.

— Plus importante que l’accordement d’une nouvelle flûte ? Par votre faute, celle-ci m’est inutile désormais. Jamais je ne pourrais finir de l’accorder correctement.

— Je comprends et je vous renouvelle mes excuses. Toutefois, je pense que vous trouverez ce que je suis venu vous dire assez important pour expliquer ma venue ici dans votre retraite.

— Eh bien, allez-y !

— Nous avons trouvé une faille et selon nos relevés de l’autre côté cela semble habité et il se dégage une puissance assez inhabituelle. Vous êtes le premier à être au courant en dehors de quelques prospecteurs. »

Ces paroles calmèrent aussitôt son interlocuteur, qui saisit immédiatement la dimension de la nouvelle.

« Comment ça ? Une puissance inhabituelle ?

— Nous ne savons pas vraiment. Mon intuition me dit que ce monde est dangereux, mais je ne peux pas expliquer objectivement pourquoi. Sans vouloir vous offenser, ce qui est sûr, c’est que nous ne pourrons pas l’envahir aussi facilement que d’habitude. C’est pourquoi j’ai voulu vous parler avant de diffuser l’information. Si je la rends publique, de nombreux mages vont y aller aussitôt pour avoir une chance de se distinguer face à vous. J’ai peur qu’en ce cas cela soit dangereux pour eux, mais aussi pour nous tous ici.

— Je vois. J’ai confiance en votre jugement. Que pouvons-nous faire ? Votre charge vous oblige à divulguer les coordonnées spatio-temporelles de cet univers.

— Je peux vous donner une semaine, avant d’en parler, et en exiger une autre en délai d’observation avant l’invasion. Cela vous laisse deux semaines, pour éclaircir la situation. Mais je veux votre parole d’honneur que vous n’utiliserez pas ce temps pour votre profit personnel.

— Si je comprends bien, vous m’offrez la possibilité de me rendre seul sur ce nouveau monde, de l’étudier et de juger si le danger est trop grand. Pour cela, vous êtes prêt à transgresser la règle, et à me faire confiance. Vous rendez-vous compte de l’avantage que je pourrais tirer d’une telle situation ?

— Oui. Non seulement vous pourriez prendre un avantage énorme sur les autres mages guerriers, mais vous pourriez aussi me nuire personnellement. Je m’en remets entièrement à votre sens de l’honneur. Si vous me donnez votre parole, je vous révèle les coordonnées.

— Vous êtes donc inquiet à ce point ? Ne serait-ce pas un piège à mon encontre pour me dénoncer si j’accepte vos données ?

— Chacun doit savoir faire confiance à l’autre, cher Alvan.

— Vous êtes certain que lâcher une horde de mages guerriers sur ce monde ne suffirait pas à l’annexer.

— Je ne suis certain de rien, c’est bien tout le problème ! C’est mon instinct qui parle. Mais si le danger est aussi grand que je le devine, il faudra pour la première fois dans leur histoire que les mages guerriers s’organisent et se concertent pour attaquer ensemble.

— Vous êtes conscient qu’alors notre entente devra être dévoilée ?

— Je pense que face à l’ampleur du danger et après le choc de la surprise, elle ne paraîtra que bien peu de choses.

— C’est à ce point ? Soit ! Je vous donne ma parole. »


Alvan vérifiait une dernière fois son équipement. Il emportait avec lui sa dernière flûte, ses deux petites harpes et quelques minuscules tambourins et cymbales cousus ou dissimulés dans sa combinaison de cuir noir. Il passa enfin autour de son cou le diapason accordé aux coordonnées spatio-temporelles d’Harmonia. Celui-ci lui permettrait de revenir, sur son monde d’origine, en le faisant tinter.

Sûr de n’avoir rien oublié, il s’avança vers son orgue : instrument énorme et magnifique, possédé par tout mage guerrier. Grâce à eux, ils se projetaient vers d’autres mondes en jouant la mélodie de leurs coordonnées.

Il lut la partition fournie par Milan avec attention. Puis, après avoir fait craquer ses doigts, il se mit à jouer. Une musique puissante, mais un peu dissonante, emplit la pièce. La dernière note jouée, Alvan avait disparu.


« Fichtre, quelle odeur ! Quel bruit ! »

Alvan ouvrit les yeux pour la première fois sur le nouveau monde. Personne ne semblait avoir fait attention à son apparition dans cette rue. Ou plutôt, il sentit que la seule source d’étonnement était son apparence. En effet, difficile de passer inaperçu au milieu de tous ces gens affairés vêtus de tissus, lorsque l’on porte exclusivement du cuir, aussi noir que ses longs cheveux qui lui tombaient au milieu du dos. Pourtant le regard des passants lui fit comprendre que plus que son apparence elle-même, ils se demandaient ce qu’il faisait là. Il leur paraissait normal, mais comme pas à sa place.

Profitant d’une ruelle moins fréquentée, il tapota sur ces tambourins un sort de connaissance linguistique assorti d’un sort de camouflage. Ceux-ci lui permettraient de comprendre et de faire croire aux gens qu’il parlait leur langue et avait une apparence similaire à la leur. En tant que vétéran de la magie de guerre, il avait de ces petits automatismes qui lui permettaient de passer inaperçu sur les mondes cibles. Pendant que d’autres ne cultivaient que leurs compétences de combat et fonçaient dans le tas, Alvan s’était toujours attaché à se fondre dans la masse pour mieux soumettre ensuite ses victimes.

Revenu dans le flot de la foule, il marcha le long d’une grande rue sur laquelle passait une file continue de véhicules propulsés par une force inconnue. En effet, Alvan ne voyait aucun animal ni aucun esclave pour les mouvoir. Les bâtiments étaient hauts, le soleil commençait à se coucher derrière leurs façades. Il était donc arrivé en fin de journée.

Soudain, le mage tomba en arrêt. Amassés devant ce qui semblait être un théâtre, plusieurs groupes patientaient. Il devait y avoir déjà une centaine de personnes, et d’autres arrivaient encore. Il s’agissait de mages, il en était sur. Les cheveux longs et habillés de noirs pour la plupart, ils dénotaient terriblement par rapport aux indigènes qu’il avait croisé depuis son arrivée. Ces hommes, mais aussi ces femmes (sacré nom ! Des femmes !) lui ressemblaient énormément. Alvan annula son sort de camouflage, son apparence véritable le rendant moins visible parmi cette assemblée.

Les portes du théâtre s’ouvrirent, les mages commencèrent à entrer. Avec un léger sort de dissimulation siffloté, Alvan profita de l’arrivée bruyante d’un groupe d’invités pour pénétrer à l’intérieur avec eux. Il monta l’escalier à leur suite au milieu des autres, franchit les portes et s’arrêta d’un bloc.

De la musique !

Dans la salle assez sombre, mais où il distinguait une estrade, les gens attendaient debout en discutant. Et ils faisaient à peine attention à la musique qui était diffusée d’on ne sait où. Une musique forte, puissante et fortement rythmée.

« He ! Mon gars reste pas dans le passage ! On aimerait bien tous arriver à se placer avant le concert. »

Alvan sous le choc se retourna, un grand gaillard tout de cuir noir vêtu, ses bras nus, musclés et ornés de nombreux tatouages multicolores, lui fit signe d’entrer en souriant.

« Joli look. C’est ton premier concert ou quoi ?

— Hum, oui…

— T’es tout seul ?

— Certes…

— Ben, t’inquiètes pas les concerts de metal c’est plutôt cool comme ambiance maintenant. Viens avec nous on va se poser juste devant la scène. Tu vas en prendre plein les mirettes et les oreilles. Fais-moi confiance. »

Alvan suivit le géant qui fendait la foule et se plaça en plein centre devant l’estrade.

« Ça fait deux fois que je les vois. Mais je suis surtout venu pour le deuxième groupe. Leur dernier album est une bombe, ça éclate tout, de vrais tueurs ! »

Le mage fit celui qui comprenait, mais en son for intérieur il se demandait ce que pouvait bien vouloir dire ce guerrier et à quoi il allait assister. La musique s’arrêta, la lumière s’éteignit, la foule se mit à hurler sa joie.

Puis…


La lumière revint, mais seulement sur la scène cette fois. Au même moment, la musique se mit à déferler.

Alvan était tétanisé.

Autour de lui, les gens secouaient la tête, chantaient, sautaient en l’air. Le son était énorme et il n’y avait que quatre mages sur la scène.

Comment pouvaient-ils avoir autant de puissance ?

Alvan sentait au niveau de la poitrine, les coups de boutoir que celui qui était assis derrière un assemblage de tambours et de cymbales assenait comme un forcené. Les trois autres utilisaient des espèces de harpes avec six cordes pour deux d’entre eux et quatre pour le dernier à gauche. Celui du milieu chantait devant un tube se terminant par une boule et sa voix couvrait toutes les voix, même celles de ses proches voisins, qui hurlaient tout en le poussant vers les barrières qui séparaient le public de l’estrade. Ils devaient, forcément, utiliser des sorts de puissance, mais cela dépassait toutes ses connaissances. Autant dire que cela dépassait toutes les connaissances de n’importe quel mage d’Harmonia.

Au bout de quelques minutes, il eut tout de même la présence d’esprit d’esquisser un sort d’atténuation du son, sans quoi il se serait écroulé au milieu de la foule déchaînée.

Ce qui l’inquiétait le plus dans ce qu’il voyait, c’était le plaisir que ressentaient les spectateurs. Non seulement la musique ne les terrorisait pas, mais ils en jouissaient. Plus celle-ci montait en puissance, plus l’assemblée semblait en redemander. Comment les habitants d’Harmonia pourraient-ils lutter contre un tel peuple ? Ici, la musique n’était pas une arme, mais un ciment. Cette communauté vibrait à l’unisson, partageait un goût commun pour quelque chose qui sur sa planète et tous les mondes qu’il avait aidé à conquérir, relevait d’un acte solitaire et guerrier.

Il n’avait pas besoin d’en savoir plus, Milan avait raison. Il devait absolument rentrer sur Harmonia et les prévenir que ce monde était trop dangereux…


C’est ainsi que le Heavy Metal a sauvé l’humanité. Mais personne ne le sait.


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Crédits de la photo de couverture
La couverture a été créée avec une photo de David Surtees diffusée sous licence Creative Commons BY sur Flickr