Cher journal

Créé par DiChim Zoug le Fri 17 May 2013

Cher journal

Bien du temps a passé depuis la dernière fois où je me suis épanchée sur tes pages. Que de choses étranges et folles se sont déroulées !

Tout d’abord, rappelle-toi. Je t’avais appris que je devais aller en Irlande avec William Becet. Eh bien, nous sommes partis, mais j’ai peur que l’Irlande soit encore loin. Mais ne sautons pas les étapes.

Donc, Bill et moi avons pris le bateau pour l’Irlande. J’aime bien voyager avec Bill. Il est certes un peu bourru, mais c’est un compagnon fort plaisant lorsqu’on le connaît bien. Et nos années passées ensemble dans l’armée pendant la Grande Guerre ont forgé entre nous des liens profonds et une forte amitié. Les épreuves ayant fait tomber nos barrières respectives, nous pouvons nous apprécier sans faux semblant.

Oh ! Je sais bien qu’il a un fond de violence à fleur de peau. Mais je sais aussi que c’est un homme droit et que ses amis peuvent avoir une totale confiance en lui. Finalement, heureusement qu’il était là, car sans lui, je ne sais pas si j’aurais survécu à l’attaque. Mais je vais encore trop vite.

Nous étions sur le bateau ou le navire, je t’avoue que je n’ai jamais compris la différence, lorsqu’une très forte tempête s’est abattue sur nous. Tu sais que je ne suis pas une sainte nitouche, être infirmière au front m’a donné un certain cran face au danger. Mais Dieu que cette tempête était impressionnante. Elle possédait une puissance, qui sur le coup me parut maléfique. Oui, je pense que c’est le mot qui qualifie le mieux le sentiment que je ressentais alors.

Nous affrontions des conditions climatiques effroyables, mais comme si cela ne suffisait pas, nous fûmes alors attaqués par je ne sais quelles créatures sorties des flots. Nous ne les avons pas bien vus, mais le peu que nous avons discerné nous a horrifiés. Lorsque Bill a compris que nous avions peu de chance d’en réchapper, il m’a entraînée vers le canot de sauvetage et nous sommes partis sur la mer démontée en abandonnant ces pauvres marins qui se faisaient littéralement massacrer par les humanoïdes amphibies. Que s’est-il exactement passé ensuite ? Je ne saurais le dire. Nous nous réveillâmes ensuite sur le rivage d’une petite île.

L’île était habitée. Nous avons tout de suite constaté qu’elle aussi avait subi les assauts de la tempête. Lorsque nous arrivions à peine au village totalement gelés dans nos vêtements détrempés, nous vîmes un bateau accoster. Des hommes en débarquaient. Et parmi eux, il y en avait un en soutane. Un prêtre donc. Bizarrement, sa silhouette m’évoquait quelque chose. Mais je ne distinguais pas encore son visage, et je ne pouvais donc pas savoir qui c’était.

Intrigués, Bill et moi nous approchâmes. Et lorsque soudain je vis l’homme d’Église distinctement, je fus tellement surprise, que je mis un moment à réaliser, que l’homme face à nous, habillé d’une robe noire, n’était autre que Guiseppe. Oui, le seul et l’unique Guiseppe Napolitano de la 8e Brigade de Pershing. Le si pétillant américain d’origine italienne, qui faisait fondre le cœur de toutes les jeunes et moins jeunes filles présentes sur le front. J’avoue avoir moi-même eu un petit faible pour lui. Jusqu’au jour où je l’ai traité pour une maladie honteuse, attrapée auprès des dames de petites vertus qui pullulent autour des garnisons. Ma passion naissante s’est alors évaporée en pratiquant ce que nous appelions vulgairement un nettoyage du fusil. J’ai un peu honte de l’avouer, mais vexée de m’être presque fait prendre à son jeu de séducteur italien, je fus loin d’être particulièrement douce en pratiquant cet acte médical fort douloureux pour le patient.

Mais revenons sur l’île. La joie de retrouver notre ami Guiseppe, même sous les attributs pour le moins inattendus de la prêtrise, fût très vite gâchée par la nouvelle du décès du cousin de Bill : James Becet. En effet, par une extraordinaire coïncidence, ce James était un ami de Guiseppe et il l’accompagnait pendant son voyage avec un autre ami, un certain Tom Bundy. Si j’ai bien compris, ils sont tous deux morts de façon tragique, tués par des engeances de la même espèce que les créatures qui nous ont attaqués.

Accompagnés de Lawrence, un autre passager de leur bateau, nous nous sommes réfugiés à l’auberge de cette petite île de Bryn celli ddu où nous avons enfin pu nous sécher et nous restaurer. Et j’en profite pour coucher ces mots sur la blancheur de tes pages.

Guiseppe vient de me demander d’aller voir si je pouvais faire quelque chose pour une jeune femme enceinte. Visiblement, les choses se présentent mal, ce qui n’est pas une exception sur cette île où les enfants mort-nés semblent être la règle depuis des années. Je vais donc te laisser et y aller de ce pas.