Le diable de fer

Hommage à Asimov.

Créé par Didier Gazoufer le Wed 01 June 2005

Le diable de fer

Couverture

« Activation ! »

Le robot mit ses fonctions en marche pour la première fois. Les cellules photosensibles de ses yeux commencèrent à luire d’un éclat rouge. Il attendit l’ordre suivant.

La porte s’ouvrit sur une jeune femme en uniforme. Elle s’approcha, d’une démarche chaloupée, de l’homme derrière son ordinateur et de la machine. Celle-ci était assise, des câbles connectés depuis son torse jusqu’au pc.

« C’est le nouveau modèle ? À part son aspect métallique et sa taille, on le dirait humain. De loin…

— Oui. Je te présente le fameux R-Soldier 307 B promis à l’armée depuis des mois. C’est mon tout premier. Il faut que je teste les programmes de mise en route et les valeurs d’initialisation optimales pour le type de mission que l’état-major souhaite lui confier. Je n’ai jamais eu affaire à un modèle aussi évolué. C’est dingue le nombre de paramètres. Regarde, le manuel de mise en place fait une centaine de pages !

— Tout ça pour une arme ?

— Oui, mais quelle arme ! Sur le papier, avec un robot de ce type, plus besoin d’envoyer nos gars au casse-pipe. Il remplace quasiment une section à lui tout seul.

— Et l’esprit d’analyse, l’initiative sur le terrain, qu’est-ce que tu en fais ?

— Tout ça, il l’a, ma belle ! Et il le fait plus rapidement que les bouseux et les zonards à qui on file un uniforme et une arme avant de les balancer sur le terrain, après deux semaines d’entraînement. J’ai assisté à une présentation avec des prototypes. J’ai été soufflé !

— Bon, c’est pas tout ça, mais j’ai deux heures à tuer. Je me suis dit qu’on pourrait…

— Euh oui… mais deux heures, c’est juste le temps que j’ai pour initialiser le petit nouveau.

— Si tu ne veux pas, ce n’est pas grave, je trouverais bien…

— Non, non, attends ! Écoute, laisse-moi cinq minutes et j’envoie la procédure avec les options par défaut, comme ça je n’aurais pas à rester devant et l’ordi fera le boulot tout seul.

— Cinq minutes ? Pas plus ! Sinon, j’ai repéré un petit lieutenant tout mignon…

— OK, j’ai compris. Je me presse. »

Il se retourna vers son pc et lança le programme qui allait donner vie au robot. Deux heures plus tard, des manutentionnaires vinrent chercher la machine pour l’envoyer vers son affectation.


« Et hop ! Activation ! déclara le tech en appuyant sur la touche de validation du Termpo fixé au poignet du colonel Naupice après avoir saisi le code adéquat.

— R-Soldier 307 B Matricule 000001 activé et à vos ordres ! répondit la machine en se dressant au garde-à-vous.

— Oula ! Tout doux ! L’homme recula en levant la tête pour observer le robot.

— Quand vous aurez fini vos simagrées, nous pourrons peut-être y aller.

— Oui, mon colonel ! Excusez-moi. Il est activé et focalisé sur votre Termpo. Vous pouvez donc lui donner vos ordres, il les exécutera aussitôt.

— C’est tout ? Ça suffit ?

— Oui, il suffit de saisir son code et il obéit à la personne qui porte le terminal portatif, et ceci, même à des kilomètres de distance. Il a une connexion satellite comme votre terminal. C’est d’ailleurs comme ça que les membres d’un groupe de R-Soldier 307 B communiquent entre eux.

— Bon, voyons ce qu’il sait faire. RS-1, suis-moi dans la cour.

— À vos ordres ! »

La machine s’ébranla et se dirigea vers la porte derrière le gradé, suivi de l’opérateur curieux. Elle se retrouva dans une petite base de campagne : le camp 103. Des camions, des hangars en tôle, des tentes et une foule de gens en uniforme qui courent dans tous les sens.

« Vous, là !

— Mon colonel ?

— Allez me chercher l’une des prisonnières que l’on a prises ce matin après l’attentat.

— À vos ordres ! »

Le soldat parti en courant. RS-1 restait debout imperturbable, insensible au bruit des hélicoptères et au sable charrié par le vent qui faisait plisser les yeux aux deux hommes qui attendaient sous son ombre imposante.

« RS-1 ! Tue la prisonnière ! murmura le colonel en voyant le soldat revenir.

— À vos ordres ! »

La jambe du robot s’ouvrit, un pistolet sortit d’une cache. Il visa et tira sans aucune hésitation. La femme tomba, une balle entre les yeux. Il ne s’était pas passé une seconde entre l’ordre et son exécution.

« Bien, ça a l’air efficace. »

Soudain, une explosion. Une attaque au mortier qui commençait.

« On va jouer encore. RS-1, trouve ceux qui nous tirent dessus, tue-les et ramène-moi la tête du chef.

— À vos ordres !

— RS-1 ?

— Monsieur ?

— N’utilise pas tes armes ou tes gadgets.

— À vos ordres ! »

La machine s’élança.

« On va voir s’il sait se débrouiller. »

Tout en courant, ses capteurs auditifs analysaient le sifflement des bombes pour déterminer la position des tireurs. Non. Les positions. Les tirs venaient de deux pièces d’artillerie. La première était derrière cet arbre à 107 mètres, la deuxième 11,75 mètres plus à gauche derrière un rocher.

À une vitesse irréelle, il surprit la première équipe, les trois hommes n’eurent pas le temps de réagir, déjà il leur arrachait la tête avec ses seules mains. Alerté par les bruits d’os et de chair arrachés les hommes de l’autre équipe s’étaient saisis de leurs mitraillettes. Mais leurs yeux ne purent voir qu’une grande lueur métallique se dirigeant vers eux avec une vélocité extrême.

Levant légèrement la tête par-dessus le rocher, le chef du groupe fut frappé par un objet qui l’assomma. Il chuta par terre au milieu de ses hommes embusqués. Ceux-ci se mirent à hurler en prenant la fuite, lorsqu’ils constatèrent que le projectile était la tête d’un homme de l’autre équipe. Ils n’allèrent pas loin et furent décimés par la machine qui se servait des membres de leurs frères comme armes.

Le vacarme des bombes avait fait place à un profond silence. Tous étaient attentifs et attendaient le retour de la machine. Cela faisait trois jours qu’ils étaient bombardés à heures fixes, mais d’endroits différents. Aujourd’hui, cela n’avait pas duré.

Soudain, après une rapide sensation de déplacement, le robot couvert de sang et de morceaux de chair était au garde-à-vous devant le colonel Naupice. Sa main droite tenait deux têtes grimaçantes par les cheveux.

« Mission accomplie, voici les têtes, il y avait deux groupes, je vous ai ramené les têtes des deux responsables. À vos ordres !

— Impressionnant, » murmura le gradé en s’éloignant sous la pluie qui commençait à tomber.

RS-1 resta là, attendant les ordres, sous l’averse qui peu à peu lavait le sang sur son corps métallique.


Un mois plus tard, l’unité R-Soldier du camp 103 comprenait dix robots. Ils étaient si efficaces que les indigènes les avaient surnommés les « diables de fer », et les redoutaient comme la peste. Le colonel Naupice comptait sur cette peur et donnait des ordres précis pour que les RS accomplissent leur travail avec acharnement. Souvent, il demandait la tête d’un ou plusieurs résistants. Parfois, quatre RS écartelaient leurs victimes et leur arrachaient les membres, avec leur sauvagerie mécanique. Ils prenaient bien garde, selon leurs ordres, à le faire devant témoins pour que la rumeur se propage et sape le moral ennemi.

L’état-major fort de son succès avait décidé d’en faire fabriquer à grande échelle. L’opinion publique commençait à gronder contre les convois qui ramenaient les enfants de la patrie dans des cercueils. L’utilisation des robots pour les missions combatives permettrait de faire taire son courroux. De plus, constituer une armée sans état d’âme et donc obéissant sans réfléchir à tous les ordres, était un vrai rêve de général.


Le colonel Naupice rentra le code de l’unité RS sur son termpo.

« Au pied, les RS ! »

Les 10 machines s’activèrent et clamèrent leur « à vos ordres » d’une même voix.

« J’ai une mission un peu spéciale pour cette nuit. Pas de massacre, mais de la discrétion. Nous allons tester votre capacité à remplir des missions d’espionnage. La cible est un indigène qui, selon nos sources, pourrait faire partie de la résistance. RS 1, tu vas entrer chez lui sans te faire remarquer et trouver des preuves. Attention, c’est une huile qui a des appuis au gouvernement provisoire. Donc, pas de bêtise. RS 2 et 3, vous vous rendrez à son bureau. RS 4 et 5 à son labo. Les autres vous resterez en couverture pour donner l’alerte au cas où. Compris ?

— À vos ordres !

— Euh oui, c’est vrai, ma question est bête, je finis par vous prendre pour des humains, bien sûr que vous avez compris. »

RS 1 n’eut aucun problème pour entrer sans se faire remarquer dans le petit pavillon de banlieue. Ayant opacifié sa surface, il était quasiment invisible dans la pénombre. Après avoir vérifié que la cible était profondément endormie dans son lit, il commença à fouiller la maison en silence.

Il n’avait toujours rien repéré qui puisse accuser sa cible lorsqu’il pénétra dans sa bibliothèque. Tous ses rayons étaient bondés de livres. Il y en avait partout, sur la table, sur les chaises et même en piles par terre. Il commença à les examiner par le début des étagères. Il prit un livre un peu au hasard, parce qu’il portait les stigmates d’une utilisation fréquente : pas de poussière, de nombreux plis sur le dos de la couverture. Il jugea qu’il devait être important pour la cible. Quand il lut le titre, il eut un temps d’arrêt de quelques microsecondes, l’ouvrit et se mit à lire.


Le lendemain matin, la cible le trouva dans sa bibliothèque, debout avec le livre dans les mains. Il apprendrait plus tard que tous les R-Soldier existants s’étaient figés au même moment. L’examen des logs des transmissions par satellite montra que, juste avant, RS 1 leur avait communiqué trois petits paquets de données cryptées. Personne ne sut jamais ce qu’avait été cette simple information qui arrêta ces armes de guerre sans pareille. Personne sauf la cible. Car quand elle avait repris le livre des mains du robot inerte, elle avait vu que celui-ci s’était arrêté dès les premières pages. En le replaçant, elle lut le titre : « Asimov. Le grand livre des robots I – prélude à Trantor ». En sortant de la bibliothèque, elle récita :

« Les Trois Lois de la Robotique. Première loi : un robot ne peut nuire à un être humain ni laisser sans assistance un être humain en danger. Deuxième Loi… »


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Crédits de la photo de couverture
La couverture a été créée avec une photo de Luis Pérez diffusée sous licence Creative Commons BY sur Flickr