Le gigot de cinq à sept heures

Créé par Antoine Moreau le Tue 01 August 2006

Le gigot de cinq à sept heures.- par Antoine Moreau

Le gigot de cinq à sept heures.

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Ecoutez mon ami, mettez-y un peu du vôtre ! Votre plat est bon, même très bon, mais il manque ce je-ne-sais-quoi-qui-en-ferait-un met exceptionnel, non ?... Non, vraiment... je suis déçu. On m'avait loué vos dons. Culinaires c'est à dire. J'espérais trouver en vous le summum, la perle rare, la crème de la crème qui subjugue mon palais et excite mes papilles à la folie. Certes, vous êtes doué... Mais il n'y a rien là de bien extra, de bien extraordinaire. Je vous laisse encore une chance pour le dîner de ce soir, ne me décevez pas cher ami, cher ami chef .

Wogku Lambert repousse son assiette et s'en va, déçu, le ventre vide. Ensipio Gilobi fait signe au robot de débarrasser la table.

Mettez-y du vôtre ! Mettez-y du vôtre !... Cet ordre aux allures de conseil trottait dans la tête du chef. Mon canard aux oranges amères : rien d'extraordinaire !?... Mais quoi ! Il a perdu le goût, l'esprit ou quoi Wogku !

Dans sa cuisine embaumée d'odeurs de gratins, Ensipio réfléchit, sait très bien qu'il ne peut pas se permettre de déplaire encore ce soir à Lambert. C'est le gastronome, LE, the gastronome de la planète, une pointure de la bouche. Une maussade critique dans la rubrique qu'il tient dans l'hebdo « Maîtres-queues » serait reprise par tous les médias de la terre et boule de neige, ce serait une catastrophe pour sa carrière. Brisée, laminée qu'elle serait pour sûre. Aux chiottes le chef. Pourrait plus travailler que dans d'ignobles gargotes, des cantines obscures, ou pire, tiens, dans l'industrie alimentaire mon cher Watson.

Lui faut illico trouver un plat du tonnerre de Dieu pour amadouer l'humeur du critique un tantinet blasé, déformation professionnelle sans doute, le faire saliver à en pleurer. Lambert se vantait, lui, d'être, d'après ce qu'il avait toujours entendu dire dans sa famille, le descendant d'une lignée très lointaine de paysans français issus de la mythique région des trois graisses, région réputée pour son art culinaire, son art de la table, ses arts et métiers de la bouche. En concoctant (cot cot cot... du poulet ? ... non pas su poulet...) un plat typique, mais à sa façon, faut pas non plus tomber dans la copie servile, il saurait conquérir par le délice le gourmet critique.

Ensipio se connecte au réseau des réseaux et lance la recherche avec ces mots clefs : « France, trois graisses, art et cuisine ». Résultats des courses : - Cassoulet de Castelnau Magnoac à l'oekoumène - Pot au feu de bois de Boulogne - Saucisses frites deux fois - Bœuf bourguignon aux Nuits St Georges - Gigot de cinq à sept heures - Tarte Tatin à la glace mi-roir mi-raisin - Potée auvergnate au choux bio - Jambon beurre cornichons au pain de Ganachaud

Mettez-y du vôtre !... Mettez-y du vôtre !... Je vais m'y mettre, dame oui !... à la bonne nôtre mon sieur !... Le gigot de cinq à sept heures avait l'air d'être la bonne idée, LA, the very bonne idée. Il possédait à vue de nez tous les ingrédients. Mais... L'animal... Ça ne coure pas les rues de nos jours... C'est le moins qu'on puisse dire si j'ose dire... Quelle heure est-il ?... Bon... Ça va être bon... Oui... Il réfléchi et prend ses outils, c'est qu'il en a d'une batterie le chef, un orchestre entier pour faire saliver dedans la bouche toute une symphonie.

2/

Bientôt l'heure du dîner, Wogku est avide de découvrir le plat sensas de Gilobi. Il va lui redonner goût à la vie. L'a faim. Il sourit en coin en pensant à son sermon du déjeuner tout à l'heure : passé un savon à Gilobi ah ah ! qu'il a... Alors que son canard aux oranges amères était bien le meilleur qu'il ait eut l'occasion de déguster depuis longtemps... La savonnade devait bien avoir poussé le cuisinier à se surpasser maintenant ce soir. L'en bave d'avance, s'attend à tomber à la renverse, la langue ravie... Le robot-serveur entre avec le met qui promet. Mais !... Wogku s'étonne de ne pas voir le chef l'apporter en personne. Hum... L'odeur... Qu'importe qui porte, il engloutit une première bouchée nappée de sauce. S'il ne s'évanouit pas c'est qu'il a des couilles.

La viande est si savoureuse, la sauce si exquise que les larmes lui montent aux yeux. Quel délice !... Quelle finesse !... La chair lui fond dans la bouche en dégageant tant de sensations que c'est... Comment dire... Ne dit rien, mange déguste, régale-toi, on ne parle pas la bouche pleine. On ne pense pas la bouche... Emplie de... Comment dire ?... Tais toi et mange. Son assiette terminée, il demande à s'en faire à nouveau servir. Puis, terminé, le temps n'existe plus, sait-il d'ailleurs où il se trouve, il en redemande encore. Le robot le sert. Dé-li-cieux. L'est au 8ème ciel.

Enfin, repu, il pousse son assiette vidée avec un soupir, un de ceux de satisfaction très grande qui ne s'entendent que dans les moments de plaisir, vous voyez. Le repos du critique après le repas est une merveille de contentement. En suite d'un petit somme sur son siège, il va derechef s'excuser auprès de Gilobi, il doit le faire, de l'avoir joué à midi le rend coupable en vérité, et le féliciter chaleureusement pour son plat sublime. Il se dirige vers la cuisine, ouvre la porte et voit les robots en train de ranger et de nettoyer la salle. Ensipio n'est pas là... On lui répond que le maître-queue se repose dans sa chambre.

Mon ami !... dit-il en entrant. Vous êtes un véritable artiste !... Ce plat !... Fabuleux !... Qu'était-ce au juste ?... Quelle est votre recette ami de ma bouche enjouée ?... Comment, mais comment faites-vous pour obtenir viande si délicieuse ?... Quand pourrez-vous m'en refaire ?... S'il vous plaît... Je meure, oui !... Je meure d'envie de m'en délecter à nouveau... Ah mais !... Vous n'êtes pas souffrant au moins ?...

Ensipio, au lit, se redresse sur ses coudes et s’assoit. La lumière blanche des néons est crue.

Ça vous a plu, je vois. J’en suis profondément, son sourire est sincère, heureux. Je me suis inspiré d'une vielle recette française, vous savez : le gigot de cinq à sept heures. Il s’agit d’un plat dans le quel le mouton... Un robot vient lui apporter un verre. Je n'en ai pas trouvé, évidemment, mais j'ai suivi votre conseil : j'y ai mis du mien. Le chef tire le drap pour le ramener à son menton. Pour ce qui est d'en refaire... Je crains que ce ne soit difficile.

Antoine Moreau


Copyright : Antoine Moreau, août 2006, d'après Didier Gazoufer, « le gigot de sept heures » publié sur le site chimères.org et par Philippe Heurtel dans son fanzine « Marmite & Micro-onde » n°6, septembre 2002.

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