Les coups et les couleurs

Une enquête de Gilbert Gibier.

Créé par Didier Gazoufer le Wed 01 June 2005

Les coups et les couleurs


Avertissement

Certaines situations de ce texte peuvent être choquantes.

Lecteur trop sensible s’abstenir.


Couverture

L’homme mit deux pierres, pesant facilement leurs trois kilos chacune, dans le sac-poubelle. Il se releva soudain et jura :

« Merde ! J’ai oublié le scotch dans la bagnole ! » D’un pas pesant, il se dirigea vers le bord de la route. La voiture devait bien être à huit cents mètres.

« Quel con ! »

En arrivant près du break, il retira ses gants de vaisselle rose bonbon pour attraper son porte-clés dans la poche de son blouson. C’est au moment où il mettait la clé dans la serrure du haillon qu’il entendit le chien aboyer. Près de la mare. Donc près du sac.

« Merde ! Merde ! Merde ! Mais quel con ! Saloperie de clébard ! »

Laissant tomber son trousseau, il partit ventre à terre, sans prendre la peine de le ramasser. Il courrait aussi vite que le lui permettaient ses bottes en caoutchouc un peu trop grandes, lorsqu’il entendit appeler.

« Balourd ! Balourd ! Mais qu’est-ce que tu fous le chien ? »

Un chasseur s’approchait à la suite du cleps. L’homme eut juste le temps de sauter dans un buisson avant que l’autre n’arrive avec son fusil à l’épaule. Retenant sa respiration avec peine, il suivit la scène, priant pour que la bestiole et son maître ne voient pas le sac-poubelle. Mais bien sûr, le setter avait déjà la gueule fourrée à l’intérieur. Ne la relevant que pour aboyer son appel à son propriétaire. Et celui-ci était là, à dix mètres. Armé.

« Qu’est-ce t’as trouvé, mon Balourd ? Hein ? C’est quoi ce sac ? Pousse-toi donc que je regarde. Mais pousse-toi, je te dis, bougre d’imbécile ! Laisse-moi passer. Nom de Dieu ! C’est quoi tout ce rouge ? Du sang ? »

L’homme dans sa cachette n’attendit pas plus longtemps. Avec mille précautions, il recula sur une cinquantaine de mètres, puis s’enfuit à tire-d’aile vers son véhicule. Pas de chance. Pourquoi parmi ses dizaines de « dépotoirs » avait-il fallu qu’il choisisse celui-ci précisément ?

Près de la mare, le chasseur s’approcha de son chien qui tenait quelque chose dans sa gueule.

« Balourd ! Au pied, le chien ! Donne-moi ça ! Mais… sacré nom, c’est une main ! »


« Madame Duchenes ?

— Oui ?

— Bonjour, Madame. Inspecteur Gibier. Puis-je entrer s’il vous plaît ?

— Euh… bien sûr, je vous en prie. » La jeune femme s’écarta, inquiète, pour me laisser passer.

Quand elle vit ma trombine au regard d’épagneul, la pauvre femme dut craindre le pire. Elle avait raison. Je la vis pâlir, puis les jambes flageolantes elle me conduisit au salon.

« Que se passe-t-il ? Mon mari a-t-il eu un accident ?

— Non… c’est à propos de Zoé. Nous…

— Ma fille ? Que lui est-il arrivé ? Où est-elle ?

— Vous devriez vous asseoir, Madame. »

Je la pris par les épaules. Doucement, mais fermement, je la forçai à s’asseoir sur le canapé rouge, derrière elle. Je m’installai à ses côtés, déglutis. Saloperie. Que ce genre de mission pouvait être pénible. Jamais je ne m’habituerai. Le voudrais-je ? Non franchement, je ne pense pas. Je préfère la gêne et garder mon âme.

« Je suis profondément désolé, mais Zoé est morte. » La femme s’écroula en sanglots, je poursuivis mon laïus, la gorge serrée, mais implacable.

« Nous l’avons retrouvée, du moins ce qu’il reste de son corps, il y a deux heures. Ce sont les tests ADN qui nous ont permis de l’identifier. Vous ne le savez peut-être pas, mais les caractéristiques génétiques de tous les enfants nés depuis quinze ans en France, sont systématiquement répertoriées dans notre base de données, la recherche a donc été rapide. Je peux vous assurer que nous ferons tout notre possible pour retrouver son ou ses assassins. »

Je reconnais la banalité affligeante de ces mots, mais Élodie Duchenes n’écoutait plus, elle restait prostrée. Et puis, qu’est-ce que vous voulez ? On n’est pas vraiment formé pour ça. Je finis enfin par m’en apercevoir et je me levai pour chercher le bar. L’ayant repéré je m’approchai et examinai les bouteilles, cherchant un alcool fort. Mon choix se porta sur un vieux cognac. Je pris un verre et en versai une généreuse rasade.

La mère éplorée continuait de fixer droit devant elle, le regard perdu. Je lui donnai le verre et l’incitai à boire en levant son bras vers la bouche. Sous l’effet de l’alcool, son visage retrouva un peu de couleur.

J’aurais bien avalé un verre aussi, mais je décidai plutôt de reprendre mon interrogatoire. Un vrai professionnel !

« Puis-je vous poser certaines questions ? » hésitai-je.

À ce moment, la porte s’ouvrit sur un homme d’une quarantaine d’années. Je le reconnus tout de suite, bien sûr, j’avais vu sa photo dans le dossier de la petite que m’avait envoyé le central sur mon Termpo. Il s’agissait du père, cadre supérieur dans un laboratoire de recherche.

« Oui ? C’est pour quoi ? » Le sang reflua du visage du nouvel arrivant, lorsqu’il posa le regard sur sa femme en proie aux larmes.

« Chérie ?

— Oh ! Mon Dieu, Henri, c’est Zoé ! Elle est morte ! On l’a tuée ! »

Elle se précipita dans les bras de son mari, qui peu à peu, prit conscience de la signification des paroles de son épouse. Un désespoir immense envahit les yeux de cet homme au costard trois-pièces. Puis le désespoir fit place à une haine incommensurable. Enfin, il déglutit péniblement.

« Comment cela s’est-il passé ? Êtes-vous sûr qu’il s’agit de notre fille ? Qu…

— Oui, nous en sommes sûrs. Le corps de votre fille était tellement méconnaissable, que nous avons eu recours aux tests ADN pour pouvoir l’identifier. Excusez-moi si je suis brutal dans mes propos, mais c’est pour les besoins de l’enquête.

— Ne vous excusez pas, je comprends, mais permettez-moi d’accompagner ma femme dans notre chambre elle est très éprouvée…

— Non, je veux rester. Je dois savoir.

— Tu es sûre, Chérie ? Très bien. Vous… vous disiez que le corps était méconnaissable ? »

J’expulsai bruyamment l’air de mes poumons pour me donner du courage. Je n’osais pas regarder ces deux parents dans les yeux. Ce que je devais leur annoncer, en plus de la mort de la gamine, n’était pas des plus roses. Pauvre gosse, quel taré avait pu faire ça ?

« Oui, d’après les constatations préliminaires, votre fille a été violée, torturée, et le corps a été découpé. Pour être francs, nous n’avons pas encore retrouvé tous les… morceaux.

— Oh, mon Dieu !

— C’est de ma faute, ce matin, elle ne voulait pas aller à l’école, c’est moi qui l’ai forcée. Si j’avais su…

— Arrête ça tout de suite ! Tu n’y es pour rien ! Le responsable, c’est le salaud qui lui a fait ça ! Avez-vous une piste inspecteur ?

— Malheureusement pas encore, mais au moment où je vous parle, tout le service y travaille. Des collègues se sont rendus à son école, d’autres essaient de trouver des témoins aux alentours de la mare où le corps a été découvert… En fait, l’assassin a été surpris par un chasseur et son chien. Il s’est enfui avant d’avoir pu cacher son forfait. Une équipe spécialisée doit maintenant être en train de draguer le point d’eau, pour… »

Un bruit de sirène m’arrêta au milieu de mon exposé. Une voiture stoppa précipitamment devant le pavillon. Les portes du véhicule claquèrent, des bruits de course résonnèrent dans l’allée. Puis la porte d’entrée s’ouvrit à la volée.

Une petite fille de huit ans, en larmes, en émergea rapidement.

« Papa, maman ! Pourquoi les policiers, ils sont venus me chercher chez Annie ?

— Zoé ? »

J’étais totalement ahuri. Je me retournai vers les parents, juste à temps pour voir le père de l’enfant se ruer sur moi en hurlant de rage. Puis, le noir…


Blanc. Elle se redressa soudain et s’assit. La vive lumière blanche, descendant du plafond, lui blessait horriblement les yeux. Les tubes qui lui rentraient dans les narines et la bouche la gênaient. Elle essaya de les retirer, une main gantée de latex l’en empêcha. Elle prit conscience peu à peu de son environnement.

Elle était assise dans une cuve en verre, remplie d’un liquide vert clair, transparent et visqueux. Un homme en blouse blanche la palpait sur tout le corps, vérifiait le fonctionnement de ses articulations tout en prononçant d’une voix fébrile des paroles qu’elle n’arrivait à comprendre qu’avec un temps de décalage. Comme s’il s’agissait d’une langue étrangère. Pourtant, il parlait en français.

« Alors ma petite chérie, a-t-on réussi cette fois-ci ? Niveau corporel, tout semble parfait, tu es complète. »

L’homme continuait à l’examiner sous tous les angles. Elle n’aimait pas trop, mais un docteur, ça sait ce qu’il fait.

« Alors ? »

Sans qu’elle s’en soit aperçue, un homme en costume sombre était entré dans la pièce.

« Je ne sais pas encore. Elle n’a pas émis un son, mais elle paraît comprendre ce que je dis.

— C’est plutôt mauvais signe, non ?

— Ne soyez pas si pressé Saule ! On dirait que vous souhaitez un échec. Laissez-lui le temps.

— Vous savez bien que plus elle reste ici, plus il y a de risques que nous soyons découverts. Après tout, c’est comme ça que j’ai eu connaissance de vos recherches, professeur.

— J’ai besoin de temps !

— Je reviens dans une heure, dernier délai. Si ça n’a pas marché, je l’emmène. Après ce serait trop dangereux. »

Après que l’homme fut ressorti, le professeur retourna toute son attention sur son sujet.

« Allez ma puce. On va y arriver. Regarde le plafond, s’il te plaît. »

La petite fille leva les yeux et vit le médecin approcher de son œil un instrument émettant une lumière blanche.


Vert. J’étais vert de rage, lorsque je pénétrai dans la salle du laboratoire de la police. Quelle bande d’abrutis !

« Non, mais, vous êtes dingues ici ou quoi ? Vous ne pouvez pas faire attention quand vous effectuez vos tests ? Le père de la soi-disant victime a failli me tuer lorsque sa fille est entrée. Vous vous rendez compte pour les parents ?

— Ça y est Gilbert ? Tu t’es défoulé ? Je peux te parler ? »

Sandrine Renard, belle rousse aux yeux verts, me regardait, les bras croisés, sur la défensive. Ah, Sandrine ! C’était quelque chose cette fille. Elle savait sûrement que j’avais un sérieux penchant pour elle.

La voir là, tranquillement en train d’attendre que l’orage passe, je me suis retrouvé tout con. J’ai tendance à ne pas briller par mon intelligence quand une femme me plaît. Voyant que je me calmais, elle poursuivit.

« Lorsque j’ai appris que la petite avait été retrouvée saine et sauve chez une amie, j’ai renouvelé tous les tests, tu penses bien. Ils donnent toujours le même résultat, les restes retrouvés dans la forêt sont ceux de Zoé Duchenes, une petite fille de huit ans. Alors soit il y a un bug dans le logiciel de recherche, soit... Ben... Soit, je ne sais pas ! Je voudrais que tu m’accompagnes chez les parents pour y effectuer des prélèvements sur la petite, et voir s’ils correspondent à notre base de données.

— Hum, je ne pense pas qu’ils soient très heureux de me revoir. Mais je veux avoir le fin mot de cette histoire. Allons-y.

— C’est tout ?

— Hum, non. Excuse-moi, Sandrine, je n’aurais…

— C’est bon, c’est oublié. » Dit-elle en m’embrassant sur la joue.

Mes joues se teintèrent alors d’un joli rouge. Quelle femme !


Noir. Les lunettes noires de l’homme au costume sombre l’empêchaient de voir ses yeux. Cela l’inquiétait. Pourtant, le gentil docteur lui avait dit de le suivre. Il ne pouvait donc pas lui faire de mal.

Elle marchait docilement en lui donnant la main dans le couloir peu éclairé. Elle évitait de faire du bruit, comme il le lui avait demandé, même si elle ne comprenait pas vraiment ce que cela avait d’important.

Ils finirent par déboucher dans un garage. Elle savait que c’était un garage, mais son cerveau avait bien mis trois ou quatre secondes pour lui transmettre cette information. Ce décalage qu’elle ressentait, entre ce que percevaient ses sens et leur compréhension, commençait vraiment à la fatiguer.

L’homme l’installa dans le coffre de son break et la recouvrit d’une grosse couverture rouge.


Le bleu du ciel de cette fin d’après-midi ensoleillée ne pouvait adoucir la noirceur de mon humeur. C’est beau, on dirait de la poésie. La présence de Sandrine m’aurait, en toutes autres circonstances, comblé de joie. Mais il m’était impossible d’oublier notre destination. Nous allions nous représenter devant des parents auxquels j’avais annoncé par erreur la mort de leur fille de huit ans. Ils ne devaient pas me porter dans leur cœur. Et franchement, je ne leur en voulais pas. À leur place, j’aurais même porté plainte contre un abruti comme moi.

J’arrêtai la voiture devant la maison des Duchenes, et descendis ouvrir la porte à ma belle collègue. J’avais l’estomac noué quand j’ai appuyé sur le bouton de la sonnette, pour la deuxième fois de la journée. Le père se présenta à la porte. Je m’attendais à me faire incendier voire à me prendre une nouvelle beigne. Mais avant qu’il ait pu dire un mot, Sandrine avait pris les choses en main.

« Bonjour Monsieur Duchenes. Sandrine Renard, je travaille au laboratoire de la police. Et c’est moi qui ai donné le nom de votre fille à l’inspecteur Gibier, lorsque l’on a fait les tests ADN, la faute m’en incombe donc totalement. Et je… »

Devant cette superbe femme, s’accusant si franchement, Henri Duchenes ne sut que répondre à part :

« Hum, ce n’est pas si grave Madame.

— Mademoiselle.

— Euh, Mademoiselle, le principal, finalement c’est que Zoé aille bien.

— Oui, en effet, mais nous avons un problème.

— Lequel ?

— J’ai refait les tests et les résultats sont les mêmes.

— Je ne comprends pas.

— Eh bien, si j’en crois les tests et notre base de données, le corps mutilé que nous avons retrouvé est bien celui de votre fille. Nous savons que cela est impossible. Pourtant les faits sont là.

— Je ne vois pas bien ce que nous pouvons y faire.

— Je voudrais juste faire des prélèvements sur Zoé, pour comparer les tests.

— Je ne sais pas. Zoé et ma femme ont été très choquées par cette histoire.

— Ça ne prendra que quelques minutes, je vous en prie, c’est très important pour l’enquête. Si cela se trouve, notre base de données est fausse, ou bien il y a eu une erreur lors du prélèvement à la maternité et nous devrons mettre à jour nos fichiers.

— Bon d’accord. Mais faites vite. »

Nous entrâmes dans le couloir tapissé d’un tissu beige moche.


Le rouge disparut lorsque l’homme aux lunettes noires souleva la couverture. Il l’aida à descendre. Ils se trouvaient dans la cour d’une grande maison entourée d’un jardin à l’abandon. Deux voitures luxueuses stationnaient également à côté du break.

La fillette voulut crier quand l’homme la prit fermement par le bras, pour l’entraîner vers la porte de service. Aucun son ne sortit de sa bouche muette. Des larmes commencèrent à couler, autant à cause de la douleur que de l’incompréhension. Pourquoi lui faisait-il mal ?

Ils entrèrent dans une cuisine et furent accueillis par une bonne odeur de nourriture. Un homme à l’air guindé arriva à son tour dans la pièce.

« Vous voilà enfin ! Ces messieurs commençaient à s’impatienter.

— Vous avez mon fric ?

— Mon cher, vous n’aurez décidément jamais aucune classe. Suivez-moi. »

Serrant toujours le bras de l’enfant à lui faire mal, il partit derrière le majordome. Ils pénétrèrent dans un bureau richement meublé. Le serviteur ouvrit un coffre-fort et en sortit une enveloppe rebondie.

« Voilà. » Dit-il en la tendant à l’homme au costume sombre.

Celui-ci compta rapidement l’argent avant de pousser l’enfant vers lui.

« Je vous appellerai lorsque j’en aurai une autre.

— Ces messieurs voudraient savoir si vous ne pourriez pas avoir des spécimens mâles ?

— Non, pas pour l’instant. Ma source s’entête avec les filles. Mais une fois que sa technique sera au point, nous pourrons nous l’approprier et faire ce que l’on voudra.

— Si vous nous donniez le nom de votre source, nous pourrions, peut-être, la convaincre. Nous avons des appuis puissants, vous le savez.

— Non merci, vous ne me court-circuiterez pas. Je ne suis pas idiot. Si je vous révèle son nom, vous n’aurez plus besoin de moi. Allez, au revoir. Appelez-moi quand je devrai récupérer les poubelles. »

Il tourna les talons, laissant la fillette apeurée aux mains de l’inconnu.

« Bon, viens toi, il faut te laver. »

De nouveau le couloir. Après plusieurs portes, ils se retrouvèrent dans une chambre. Sur le lit étaient posés des vêtements. L’homme lui enleva sa blouse et l’entraîna nue vers une autre pièce. C’était une salle de bains avec une baignoire déjà pleine. L’homme souleva l’enfant et la plongea dans l’eau chaude et parfumée.

La fillette profita de la première sensation de bien-être qu’elle éprouvait depuis son éveil. Pendant ce temps, le serviteur la frottait délicatement avec un gant de toilette. Il lui lava les cheveux puis la fit sortir de l’eau, au regret de la petite. Il l’emmitoufla dans une énorme serviette épaisse et douce.

Si ce n’était son regard, totalement froid et impersonnel, cet homme lui aurait semblé être son bienfaiteur.

« Et on s’habille, maintenant. »

Il l’aida ensuite à enfiler une magnifique robe rose.


Lisant les lettres vertes sur l’écran noir, Sandrine s’exclama :

« C’est incroyable, mais les résultats sont là. Je vais envoyer les échantillons à Paris pour qu’ils les analysent complètement, moi je n’ai pas d’équipement assez spécialisé pour faire ça ici. C’est vraiment dingue ! Que ce soit avec le prélèvement effectué sur le corps ou avec celui de la petite, on tombe sur la fiche de Zoé.

— C’est possible ça ?

— Non !

— Alors ? »

Ma question resta sans réponse, car le téléphone sonna. Sandrine décrocha, pâlit et me tendit le combiné.

« C’est pour toi. Ton bureau.

— Oui ?

— Gilbert ?

— Oui Paul, c’est moi. Qu’est ce que tu as ? Tu as une drôle de voix.

— André a appelé. Il était resté sur place avec les gars du labo et les plongeurs. Ils ont trouvé d’autres sacs… Une bonne cinquantaine.

— Quoi ? Ce n’est pas possible ! J’y vais. On se retrouve là-bas. »

Je me précipitai sur mon blouson et ouvris la porte.

« Attends-moi ! Je viens avec toi. »

Je piaffais d’impatience en attendant Sandrine qui récupérait son matériel, puis nous nous précipitâmes vers ma voiture en bas dans la cour. La nuit tombait, il commençait à faire noir.


Noir, encore. Il faisait totalement noir dans la pièce où le majordome la conduisit. La petite apeurée tenta de reculer, mais l’homme la tenait fermement et la poussa à l’intérieur avant de refermer la porte.

Elle perçut le bruit de la clé dans la serrure. Elle n’était pas seule. Elle sentit, plutôt qu’elle n’entendit, une respiration. Non, plusieurs. Soudain, elle fut en pleine lumière. Il y avait quatre ombres dans le fond de la pièce, mais elle ne pouvait les voir distinctement à cause du projecteur braqué sur elle.

« Oh ! Quelle bonne surprise ! C’est encore ce petit ange. Ça fait quoi ? La troisième… non… la quatrième fois que nous allons nous amuser avec elle. Messieurs, je ne suis pas devin, mais quelque chose me dit que nous allons encore passer un moment exquis.

— C’est vrai, vous avez raison. C’est une de mes préférées.

— Personnellement, j’aurais aimé un garçon pour une fois, ça changerait. Déclara une troisième voix.

— Oui, ce serait amusant, mais regardez-la. N’est-elle pas mignonne avec ses cheveux blonds ? Et ses grands yeux apeurés et pleins d’innocence. Oh, que j’aime ce regard ! »

Mais que racontaient ces hommes ? Ils parlaient d’elle, elle le savait, mais que voulaient-ils dire ? Elle en était là de ses réflexions lorsque l’ombre qui n’avait pas encore parlé s’avança vers elle.

« Allez, assez discuté, commençons. Qui débute, aujourd’hui ? » Ce disant, il la prit par la main et l’entraîna vers les autres.

« Et que quelqu’un m’éteigne ce spot ! »

La petite se laissa faire sans résistance, éberluée qu’elle était par la mise de l’homme. La lumière se fit plus diffuse. Les trois autres avaient la même tenue. Une fois qu’elle vit le gros homme avachi dans un fauteuil, le premier à avoir parlé, pensa-t-elle, elle n’arriva plus à en détacher son regard.

Elle était fascinée par la couleur des poils qui recouvraient son corps nu. Ils étaient roux, presque orange.


Une lumière intense et blanche éclairait toute la zone. Des dizaines de personnes en blouse blanche arpentaient les alentours de la mare à la recherche d’indices. Un peu à l’écart, des sacs-poubelle étaient alignés. Je m’arrêtais de les compter au bout d’une trentaine.

Je vis André Colvert, un gars de mon équipe, s’avancer vers Sandrine et moi. Il était d’une pâleur à faire peur. Ce n’était pourtant pas un tendre, le André. Quinze ans de maison, il en avait vu des vertes et des pas mûres, au cours de sa carrière. Mais ce soir-là, ses yeux étaient pleins de larmes.

« Cinquante-trois Gilbert ! Cinquante-trois corps ! Tous découpés en morceaux et même pas complets. En fait, on sait qu’il y en a cinquante-trois, parce que dans chaque sac, on a retrouvé une paire de mains et une paire de pieds… et un crâne éclaté, vidé de sa cervelle. J’en peux plus, Gilbert. C’est une horreur ! Ça doit faire des années que ça dure. Pas mal de disparitions d’enfant vont être expliquées quand on aura identifié tous ces pauvres gamins. »

Debout près des sacs, je restais là sans un mot. Tentant d’assimiler ce que venait de dire André. Comme dans un brouillard épais, je vis Sandrine s’éloigner pour discuter avec ses collègues du labo.

J’ai bien mis dix minutes avant d’arriver à réagir. J’avisai un petit rocher un peu à l’écart de l’agitation ambiante. J’y allai et m’assis dessus. Là, dans la relative tranquillité de ma solitude, je commençai à réfléchir à la situation. Comment les restes retrouvés par le chien pouvaient-ils correspondre aux caractéristiques génétiques de la petite Zoé dans nos fichiers ? Si c’était une erreur de la base, le prélèvement effectué sur la petite cet après-midi n’aurait pas dû déboucher sur le même résultat. Les caractéristiques de Zoé devraient soit être entrées sous un autre nom, soit carrément absentes. Mais les deux ne pouvaient donner le même résultat. À moins que… Quel était le boulot du père Duchenes au fait ?

J’allai connecter mon Termpo sur une liaison satellite lorsque je vis Sandrine qui courait vers moi.

« Gilbert ! Tu ne vas pas me croire ! J’ai au moins trois autres corps qui…

— … correspondent à la fiche de Zoé dans nos fichiers. C’est bien ça ?

— Comment tu sais ?

— Je ne sais pas, mais je devine. Alors, selon toi, comment cela peut-il arriver ?

— En fait, si je ne savais pas que la recherche est interdite et loin d’être au point de toute façon, je dirais que nous sommes en face de clones de la petite. Je n’ai pas le matériel pour en être sûre, on ne le saura vraiment qu’après les analyses du labo de Paris. Mais c’est à ça que ça me fait penser. Tu vas me prendre pour une folle.

— Non, pas tant que ça. Sais-tu que le père de Zoé travaille dans un institut de recherche ? Mon petit doigt me dit qu’il y a quelque chose d’énorme là-dessous. Demain, je retourne chez les Duchenes. En attendant, je vais passer la nuit à me renseigner sur la boîte du papa et sur ses domaines d’activité.

— Tu as besoin d’aide ?

— Je ne dis pas non, tu comprendras sûrement mieux que moi ce qu’ils fabriquent.

— Je suppose que tu peux travailler directement de ton terminal chez toi.

— Euh… oui, bien sûr.

— Bien. Je termine ici et je te rejoins chez toi. Commande une pizza. On fera un petit dîner rapide et on pourra travailler tranquillement.

— Hum, si tu veux.

— Alors, à tout à l’heure. »

Je repartis vers ma voiture à quelque huit cents mètres de là au bord de la forêt. Je n’en revenais pas. Sandrine allait venir chez moi ! Ce n’était pas plus compliqué que ça. Il suffisait de cinquante-quatre sacs-poubelle remplis des restes de petits corps humains, et elle venait chez moi. Ça faisait bien deux ans que je me demandais sous quel prétexte l’inviter et elle le faisait elle-même. La vie est bizarre parfois. C’est sur ces pensées que je m’éloignais des lieux, accompagné par les lueurs bleues des gyrophares.


Pour elle, la couleur orange serait définitivement associée à la méchanceté et au vice. Elle ne savait pas grand-chose de la vie, mais ce que cet homme aux poils à la couleur si particulière lui faisait à cet instant, sous les regards concupiscents des trois autres, n’était pas normal.

Ses coups de boutoir lui déchiraient le bas ventre. Et comme si ce n’était pas suffisant, l’un des autres s’approcha et la mordit sauvagement au bras. Avant de s’évanouir, elle entendit une voix rieuse en train de dire :

« Ah non ! Vous n’allez pas recommencer. Je déteste quand vous jouez avec la nourriture tant qu’elle n’est pas cuisinée convenablement. »

Combien de temps resta-t-elle inconsciente ? Elle n’en avait pas la moindre idée. Quand la douleur la réveilla, elle était attachée et un autre homme s’allongeait à côté d’elle, les trois autres étaient assis à table. Une odeur de viande grillée planait dans la pièce. Ils bavardaient tranquillement pendant que l’autre se mettait à la caresser. Elle avait horriblement mal à son bras. Elle voulait regarder, mais l’homme lui tenait la tête pour l’embrasser goulûment sur la bouche.

Le gros homme roux se retourna la bouche pleine, du jus de viande lui coulant sur le menton.

« Dites, l’ami ! Quand vous aurez fini avec la petite, si vous nous rameniez une autre tranche ?

— Pas de problème. Un bout de cuisse cette fois ? »

En répondant, l’homme lui avait libéré la tête. Elle la tourna et sombra de nouveau dans l’inconscience après avoir vu que le muscle de son bras avait été découpé. Son œil vide restait fixé sur la chair sanguinolente et le blanc de l’os.


J’avais, malgré moi, tendance à voir la vie en rose, ce matin-là. Et ce en dépit du caractère sinistre de cette enquête. Je venais de passer la nuit avec Sandrine. Certes, nous avions surtout travaillé, mais au petit matin nous nous étions endormis dans les bras l’un de l’autre.

« Tu comptes rester avec ton sourire benêt toute la journée ? Je ne suis pas sûre que ça plaise beaucoup aux Duchenes.

— Hum ! Oui, désolé je pensais…

— Je sais à quoi tu pensais. » Me dit-elle avec un sourire espiègle.

« Regarde, il y a une voiture devant chez eux. Les Duchenes ont de la visite.

— Oui, en effet. » Confirmais-je en garant mon véhicule de fonction.

Nous avançâmes dans l’allée, puis Sandrine sonna. Quelque trente secondes plus tard, Henri ouvrit la porte.

« Ah ! C’est encore vous.

— Bonjour, Monsieur, pouvons-nous entrer ?

— Oui, bien sûr. Avez-vous du nouveau ?

— On avance. Vous travaillez dans un laboratoire de recherche, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Vous y êtes cadre dans le service comptable, c’est bien cela ?

— Oui. Mais quel rapport ?

— Quels sont exactement les domaines de recherche de votre entreprise ?

— Je ne sais pas vraiment, je suis juste à la compta.

— Vous devez bien savoir quelques petites choses. Le clonage, et particulièrement le clonage humain, y est-il étudié ?

— Tu n’as pas à répondre, Henri. » Dit soudain une voix masculine derrière nous.

« Bertrand Bouleau. Je suis le parrain de Zoé. Les recherches de notre laboratoire sont secrètes. Forte concurrence, espionnage industriel, vous voyez le tableau. Donc, si vous n’avez pas de mandat, Henri ne peut vous répondre.

— Notre laboratoire ?

— Oui, j’y travaille également.

— Hum, Zoé a très mal dormi cette nuit et son parrain est venu l’examiner.

— Vous êtes donc médecin, Monsieur Bouleau ?

— Oui et non. J’ai mon diplôme de médecine, mais je n’exerce pas. Je suis spécialisé dans la recherche. Recherche dont je n’ai pas le droit de vous parler, je vous le rappelle. Il m’arrive, par contre, de soigner les amis et évidemment ma filleule. Mais je ne vois pas ce que cela pourrait bien avoir à faire avec votre enquête. Tout comme les activités de notre entreprise, d’ailleurs.

— Eh bien, ma jeune collègue et moi-même avons la conviction que le corps retrouvé est un clone de la petite Zoé. Nous attendons juste la confirmation de Paris. Au fait, nous avons trouvé trois autres corps avec les caractéristiques génétiques de Zoé, et de nombreux autres qui correspondent, eux aussi, à seulement quelques petites filles. C’est un véritable cimetière que nous… »

Je me tus soudain quand je vis le savant, devenu livide, s’effondrer en larmes. Il était d’un blanc de craie.


Rouge et noir. La fillette avait l’impression de naviguer entre ces deux couleurs. Le noir de l’inconscience et le rouge vif de la douleur. Depuis des heures, elle passait d’un état à l’autre. Son esprit n’avait même plus de place pour la peur.

Qu’est-ce qui pourrait plus la terroriser que ce qu’elle subissait à l’instant ? La mort ? Oh non ! La mort ne lui faisait plus peur. Au contraire, elle la souhaitait de toutes ses forces. Elle sentait bien qu’une petite fille de son âge n’aurait pas dû avoir de telles pensées, mais ne plus se réveiller après un dernier évanouissement serait une véritable délivrance.

De toute façon, que connaissait-elle de la vie ? Elle s’était réveillée dans une cuve pour presque aussitôt servir de jouet vivant à ces hommes. Ses seuls plaisirs avaient été la gentillesse du médecin à son réveil et le bain chaud qu’elle avait pris, voilà une éternité.

Non, décidément, cette ultime plongée dans le confort de l’inconscience était la bienvenue. Avec joie, elle se laissa pour la dernière fois, enrober par cette couleur qui signifiait pour elle la liberté et la fin de son tourment : le noir.


Je faisais grise mine après avoir fini mon rapport au patron.

« Je ne vous comprends pas, Gilbert. Vous devriez être content, vous avez résolu cette affaire rapidement.

— Content de quoi, Commissaire ? Je n’ai rien résolu du tout ! C’est Bertrand Bouleau, lui-même, qui s’est dénoncé lorsqu’il a compris que les corps retrouvés étaient les fruits de ses expériences. Ce n’est qu’un pauvre type, rongé par la mort de sa fille, qui essayait de la faire revivre dans une copie et pour cela il faisait des expériences avec des échantillons prélevés sur toutes les petites gamines de sa connaissance. Les gosses, il pensait que Saule les emmenait dans une propriété à la campagne où elles pouvaient vivre leur vie de légume tranquillement.

— Saule aussi, vous l’avez arrêté. Alors, de quoi vous plaignez-vous ?

— Saule est un salaud d’opportuniste, mais ce n’est pas lui qui a torturé ces enfants. Je suis content qu’il soit derrière les barreaux, mais ce sont les autres que je veux.

— Les autres ? Quels autres ? Saule ne parlera pas, il a trop peur et Bouleau ne les connaît pas. De plus, ils risquent quoi ? Les clones n’ont pas d’existence légale. Ils constituent juste le fruit d’une activité illégale. Il ne s’agit donc que de recel… »

Le téléphone sonna interrompant le commissaire Buisson. Il décrocha le combiné, écouta quelques secondes avant de pousser un cri de surprise puis de gratifier son correspondant d’un tonitruant : « Bande d’incapables ! »

Reposant le téléphone, il me regarda dans les yeux.

« Saule vient de se suicider dans sa cellule. »

Sans me laisser le temps de réagir, il m’assena :

« Fin de l’enquête. Sans le pourvoyeur, trouver les commanditaires pourrait prendre des années. Et nous n’avons pas des crédits suffisants pour les dépenser à courir après eux alors que légalement nous ne savons même pas ce qu’étaient ces…

— Enfants, Commissaire. C’était des enfants. Bordel !

— Non, il s’agissait de trous juridiques, mon vieux ! Allez, maintenant ça suffit. Foutez-moi le camp. Nous avons fait notre boulot et nous avons d’autres affaires à traiter ! »

Un rapide mouvement de la main me signifia que la conversation était terminée et que je ne devais pas la ramener sous peine d’avoir des problèmes. Fulminant, je me levai et pris la porte. En me dirigeant d’un bon pas vers mon bureau, je pensais, comme de nombreuses fois depuis que je travaillais sous les ordres du commissaire Buisson, « Quel putain de politicard ce poil de carotte ! »

Ce soir-là, Sandrine revint dormir à la maison.


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Crédits de la photo de couverture
La couverture a été créée avec une photo de Nicolas Buffler diffusée sous licence Creative Commons BY sur Flickr