Les oeufs

A la poursuite d'un aliment mythique.

Créé par Didier Gazoufer le Fri 01 July 2005

Les oeufs

Couverture

« Ensipio, mon ami, venez me rejoindre s’il vous plaît. »

Wogku Lambert LE critique gastronomique de ce côté de la galaxie relâche à peine le bouton de l’intercom que son cuisinier et ami Ensipio Gilobi entre dans la pièce, en claudiquant légèrement à cause de ses deux jambes en plastacier. Certes, les deux prothèses sont plus rapides que ses jambes d’origine, mais il n’a jamais pu éviter ce léger boitillement.

« Que se passe-t-il, mon cher ? Un problème ?

— Non, une découverte… peut-être… Ensipio, avez-vous déjà entendu parler du chocolat ?

— Du choco quoi ?

— Du chocolat. C.H.O.C.O.L.A.T. C’était une substance comestible fortement prisée il y a de nombreux siècles sur la terre des origines. Il n’en reste que quelques traces dans la base de données galactique. Certaines personnes semblaient en être quasiment dépendantes. Mais je n’ai jamais rien trouvé sur sa fabrication, sa présentation ou même son goût. Enfin, pour être exact, je n’avais rien trouvé jusqu’à tout à l’heure. Figurez-vous que dans un obscur musée de la Nouvelle Bruxelles… Vous savez cette planète dont la spécialité culinaire est un tubercule coupé en bâtonnets, qu’ils plongent dans de la graisse chaude. Donc je vous disais que j’ai trouvé dans la collection d’un petit musée de ce monde, deux références portant le nom d’œuf de chocolat.

— Oh, vraiment ? Nous partons donc bientôt pour la Nouvelle Bruxelles, si je comprends bien.

— Bien sûr, nous ne pouvons pas passer à côté de cette chance de pouvoir en connaître plus sur le chocolat. Pensez à notre livre sur les mets perdus. Demandez aux robots de préparer nos bagages et le vaisseau, nous partons le plus vite possible.

— Je m’occupe de tout, pendant ce temps, essayez d’en savoir plus dans la BD-Gal. »

Sur ces mots, Ensipio sort de la pièce, pendant que Wogku se penche sur sa console pour essayer de glaner des renseignements supplémentaires.


Son métier de critique gastronomique et sa position de leader dans cette fonction ont fait de Wogku Lambert un homme riche, un homme très riche, un homme si riche qu’il est l’un des rares privilégiés à posséder personnellement un astronef à hyperespace pour se déplacer de planète en planète dans toute la galaxie. Ce vaisseau, baptisé le Gourmandise par son propriétaire, est équipé de tout le confort possible, ce qui permet aux deux hommes de passer, assez agréablement, les deux semaines de voyage jusqu’à la Nouvelle Bruxelles.

Pendant que Lambert effectue des recherches, Gilobi confectionne avec amour des mets délicieux, qu’ils partagent. Fait exceptionnel, et preuve de l’énorme amitié du critique pour son chef, car il a toujours refusé à quiconque le droit de manger à sa table. C’est une question de concentration, dit-il, il ne peut se concentrer convenablement sur les saveurs avec quelqu’un d’autre en train de mastiquer à côté de lui. Gilobi est sa seule exception depuis l’enfance. Leur passion commune pour la nourriture et le talent d’Ensipio ont transformé ce plaisir solitaire en une messe, une communion de plaisirs partagés.

C’est donc avec quelques kilos de plus, qu’ils débarquent sur la Nouvelle Bruxelles. Une planète à la population sympathique et accueillante.

« Donc nous sommes bien d’accord, Ensipio. Pendant que je vais donner quelques interviews aux médias locaux, pour donner une raison officielle et lucrative à ma venue ici, et surtout pour que l’on nous laisse tranquilles, vous allez repérer où se trouve le musée. Puis nous irons ensemble demain. Pourrais-je vous demander ?

— Ne vous inquiétez pas, mon cher. J’irai me renseigner discrètement pour savoir si les œufs sont bien présents, mais j’attendrai demain pour les découvrir avec vous.

— Ah, vous êtes un véritable ami. Béni soit le jour où le destin a fait se croiser nos chemins. À ce soir donc. »

C’est dans un salon privé du meilleur restaurant de la planète que les deux hommes se retrouvent. Seul le bruit des coquilles de moules vides, que les deux convives jettent dans la poubelle de table, trouble le silence de ce moment si précieux pour les deux hommes : la découverte d’une spécialité planétaire.

Le dernier mollusque et la dernière frite avalés, ils se désaltèrent d’une bonne chope d’une délicieuse bière verte. C’est sur un ton satisfait que Wogku s’exclame en tapant son immense panse :

« Simple comme plat, mais c’est délicieux.

— Certes, il ne sert à rien parfois de trop compliquer les choses. Ces moules-frites se suffisent à elles-mêmes. J’aurais peut-être ajouté une pointe de poivre bleu d’Altaïr dans les moules, mais je chipote, leur chef est très doué.

— Mais il ne vous arrive pas à la cheville mon cher Ensipio. Non, non, ne protestez pas. Vous êtes LE maître queux de la galaxie. Mais en attendant le dessert, nous pouvons parler. Qu’en est-il de nos œufs ? Avez-vous trouvé le musée ?

— Oui. Mais les œufs n’y sont plus. Ils ont été prêtés à un musée de la Petite Rome il y a cent vingt-trois ans pour une exposition et ils n’en sont jamais revenus. Cela n’a pas eu l’air d’émouvoir le conservateur du musée.

— Bon, eh bien en route pour la Petite Rome, j’y connais une petite gargote où ils font des pâtes, vous m’en direz des nouvelles.

— Ah ! Autre chose, dans les archives du musée il y avait une photo avec la mention choco quelque chose, que je n’ai pas réussi à lire. Je l’ai imprimée, elle n’est pas de très bonne qualité, car elle était stockée dans un format préhistorique que le logiciel ne savait plus très bien décoder. »

Gilobi sort une photo de sa poche et se penche à travers la table pour la montrer à son compère.

« Voilà, je n’ai pas réussi à avoir la référence exacte, mais elle était stockée au même endroit que les œufs avant d’être détruite, je ne sais comment. Ne trouvez-vous pas que l’on dirait une poule ?

— Hum, vous avez raison, mon cher, je ne vois pas bien, mais il me semble distinguer les contours d’une poule, en effet.

— Remarquez, ce ne serait pas étonnant. Il faut bien que les œufs soient pondus par quelque chose. Pourquoi pas une certaine race de poule ? Ce que je donnerais cher pour savoir, c’est si le chocolat, qu’adoraient tant de personnes, venait de l’œuf ou de la poule. En fait, que valait-il mieux consommer le volatile ou le produit de sa ponte ?

— L’œuf ou la poule ? Vous avez raison, une fois encore, voilà LA question. En route pour la Petite Rome, nous y trouverons peut-être la solution. »


Trois jours d’accélération, une seconde d’hyperespace et deux jours de décélération plus tard, les deux voyageurs sont à destination.

« Étant donné, qu’ici nous sommes le matin, allons directement à votre musée mon cher Ensipio. Je suis impatient de savoir s’ils ont toujours les œufs.

— J’appelle une navette, et nous y allons de ce pas… Si je puis dire. »

La Petite Rome n’est pas une planète, mais l’un des satellites d’une géante gazeuse : un très beau satellite aménagé avec goût. Sa population est volubile, expansive et sympathique, bien qu’un peu fanfaronne parfois de l’avis de Lambert, qui connaît bien les lieux, car la nourriture et le vin y sont d’une grande importance et de bonne qualité.

« Voilà, Messieurs, vous êtes arrivés. Déclare la voix enregistrée du taxi-auto. »

Les deux hommes descendent de la navette après que Wogku ait entré son code rémunérateur sur le terminal, pour pouvoir sortir du véhicule. Le musée est situé dans une petite ruelle. Le bâtiment est ancien et seule une petite plaque permet de savoir qu’un musée se trouve à l’intérieur. La porte étant ouverte, le critique et son chef se permettent d’entrer. Il fait sombre, mais la fraîcheur est agréable après la moiteur de l’extérieur. Un vieil homme est assis derrière un antique guichet. Il semble somnoler.

Après une brève hésitation et un léger toussotement Lambert dit :

« Bonjour, Monsieur, veuillez nous excuser, mais pourriez-vous demander au conservateur de cet établissement de bien vouloir nous recevoir ?

— Bonjour, et pour quelle raison voulez-vous le rencontrer ?

— Nous souhaiterions savoir si le musée a en sa possession certains articles. »

Le vieillard se lève et revêt une veste qui était posée sur le dossier de sa chaise.

« Je suis le conservateur. Quels sont ces articles ?

— Des œufs, des œufs de chocolat prêtés, il y a cent vingt-trois ans par le musée prégalactique de la Nouvelle Bruxelles.

— Ça date, ils ont dû les récupérer depuis. Non ?

— Eh bien non. C’est la raison de notre venue ici.

— Ah ! Allons dans mon bureau que je consulte les archives. »

Le terme de bureau est un bien grand mot pour la pièce dans laquelle les trois hommes pénètrent difficilement. Elle a la taille d’un débarras, et est aussi bien rangée. Le conservateur prend une pile de livres sur la chaise devant la console, et la pose par terre. Il se faufile précautionneusement pour s’asseoir et commence à tapoter sur le clavier, pendant que les deux visiteurs se regardent, puis regardent la pièce et décident qu’il est trop dangereux de toucher à quelque chose dans ce fatras. Mieux vaut rester debout.

« Ah, voilà ! Vous m’avez bien dit des œufs de chocolat arrivés ici il y a cent vingt-trois ans ?

— Oui, c’est cela.

— Eh bien, ils ne sont plus là. Ils nous ont été confisqués, avec d’autres articles par un officier de la Grande Allemagne, il y a une soixantaine d’années, lors de la guerre qui opposa nos deux mondes.

— Mais vous n’êtes plus en guerre, n’est-ce pas ?

— Non, nos deux planètes sont amies depuis une quarantaine d’années.

— Bien, auriez-vous le nom de cet officier, par hasard ?

— Oui, bien sur : Colonel Kleinereierkopf.

— Nous vous remercions beaucoup pour votre aide. Nous n’allons pas vous déranger plus longtemps.

— Oh, vous ne me dérangez pas. Vous souhaitez peut-être visiter le musée ?

— Certes, mais malheureusement, nous n’en avons pas le temps. Merci encore. »

D’un commun accord, les deux voyageurs sortent de la petite pièce en faisant bien attention à ne rien renverser. Ce n’est pas un moindre exploit pour le critique aux dimensions hors normes.

« En route pour la Grande Allemagne, je présume.

— Vous présumez bien mon cher Ensipio, mais avant, comme promis, allons dans cette petite gargote dont je vous ai parlé, pour y déguster leurs délicieuses pâtes. »


Cette fois-ci, pas besoin de voyager en hyperespace. La Grande Allemagne est un autre satellite de la géante gazeuse. Les deux hommes y parviennent en une dizaine d’heures, le temps pour eux de digérer, tout en dormant, les diverses variétés de pâtes dont ils se sont gavés à la Petite Rome. Il y fait beaucoup plus froid, ce qui explique, peut-être, le caractère beaucoup plus rigide des autochtones, par rapport à leurs voisins petits romains.

« Trouvons vite ce Kleinereierkopf ou ses descendants et filons vite de cette maudite planète. » Déclare sans préambule Wogku Lambert.

Devant le regard étonné de Gilobi, il poursuit :

« Je déteste ce satellite, on y gèle et la nourriture y est beaucoup trop grasse, à mon goût.

— Alors, dépêchons-nous de retrouver nos œufs. »

Gilobi se poste devant une console publique et pianote un moment, pendant que le critique gastronomique tape dans ses mains et souffle dessus pour les réchauffer.

« Alors, où en êtes-vous ?

— J’ai presque fini, j’imprime l’adresse et nous pouvons y aller. Appelez un autotaxi pendant ce temps, je n’en ai que pour quelques secondes. »

Une fois dans la navette, le cuisinier reprend la parole : « Nous avons de la chance, le colonel n’est pas mort, il vit dans un château isolé en pleine forêt. J’ai également imprimé la carte au cas où. »

Une heure plus tard, l’autotaxi les dépose devant la porte d’un château de conte de fées avec donjons et tourelles. Ils payent un supplément pour que la navette reste à les attendre. Puis ils se dirigent vers une énorme porte en bois.

Le soir est tombé depuis un bon quart d’heure et l’ambiance est lugubre, les deux hommes hésitent, mais tirent sur l’antique chaîne de la sonnette pour annoncer leur visite. Il faut bien cinq minutes avant qu’ils entendent des bruits de pas qui s’approchent. L’huis s’ouvre avec un grincement terrible. La lumière dans l’entrée les aveugle par son intensité après l’obscurité de la nuit.

« Que désirent ces Messieurs ? demande un robot d’un modèle largement dépassé.

— Euh… nous souhaiterions parler au Colonel Kleinereierkopf. Peut-il nous recevoir ?

— Qui dois-je annoncer ?

— Messieurs Lambert et Gilobi. Répondit le gastronome.

— Suivez-moi, je vous prie, je vous conduis à la bibliothèque, où vous pourrez attendre confortablement. »

Les deux visiteurs suivent le robot en admirant la décoration des lieux. Partout où se posent leurs yeux, il y a des œuvres d’art : tableaux, tapisseries, sculptures, bijoux, la liste est longue. La bibliothèque est immense. Les deux amis sont en train d’admirer de vieux livres de cuisine datant du XXVIe siècle, quand la porte s’ouvre sur un nouveau robot.

« Bonsoir, Messieurs, ma demeure est honorée de votre présence. Wogku Lambert, le critique culinaire et Ensipio Gilobi son fameux cuisinier, c’est un grand plaisir, j’ai lu tous vos livres. » Déclare une voix synthétique, en provenance d’un haut-parleur situé à l’avant du chariot.

En l’examinant, plus sérieusement, les deux hommes se rendent compte qu’il ne s’agit pas d’un robot, mais d’un vieillard enchâssé dans un système de survie mobile.

« Tout l’honneur est pour nous. Nous sommes toujours heureux de rencontrer des lecteurs.

— Pourrais-je vous demander une dédicace ?

— Avec joie.

— Mais je suppose que vous n’êtes pas ici pour rendre visite à un lecteur, même fidèle.

— Non, en effet. Nous sommes à la recherche de deux œufs de chocolat, qui auraient été… euh… empruntés par vos soins dans un musée de la Petite Rome, il y a de cela une soixantaine d’années.

— Arh, c’était la guerre ! Et comme vous pouvez le constater, j’aime beaucoup les œuvres d’art. Je me suis laissé emporter et…

— Mais pourquoi avoir pris les œufs, étaient-ce des œuvres d’art ?

— Non, ils ont été inclus dans mon… emprunt par erreur, je pense, car ils ne m’intéressaient pas.

— Vous ne les avez pas jetés ? S’inquiète Lambert.

— Non, ils doivent toujours être dans leur écrin cryogénique, dans ma cave. J’ai l’horrible défaut de ne jamais rien jeter.

— Si je puis me permettre, ici ce serait une qualité. Accepteriez-vous de nous les céder ?

— Hum… Bien sûr, mais à une seule condition. Que vous acceptiez que monsieur Gilobi me confectionne un succulent dîner et que vous mangiez à ma table.

— Ce serait avec plaisir, commence Lambert, mais j’ai pour règle de toujours manger seul.

— Vous comprendrez que dans ce cas, je ne puisse vous donner les œufs.

— Voyons mon cher Wogku. Ne pourriez-vous faire exception pour le colonel ? Et puis, vous connaissez déjà ma façon de cuisiner. Je vous promets de ne rien faire de nouveau. Pensez aux œufs, nous n’avons pas fait tout ce chemin pour rien.

— Écoutez Colonel. Je suis prêt à vous rétribuer d’une belle somme, ne pourrions-nous pas nous arranger ?

— Je crains que non. Comme vous pouvez le voir, je suis moi-même assez riche et l’argent ne m’intéresse pas. Non, la seule chose que je désire, c’est ce repas. »

Après force bougonnements, Lambert finit par accepter du bout des lèvres. Aussitôt, Ensipio se presse de demander la cuisine, pour ne pas laisser à son ami le temps de se rétracter. Comme souvent, le repas préparé par ses soins est un véritable enchantement pour les convives.

C’est un Colonel Kleinereierkopf ému qui regarde ses nouveaux amis repartir dans leur navette autotaxi. Ils emportent avec eux les deux œufs. Ceux-ci d’environ trente centimètres de haut, sont conservés, depuis de nombreux siècles, dans deux compartiments cryogéniques autonomes, dans l’attente d’être ramenés à leur état d’origine.


Enfin de retour chez eux, les deux compères sont installés dans la gigantesque cuisine. Devant eux, les deux œufs sont posés sur la table.

« Cher ami, il faut prendre une décision : que faisons-nous ? Quelle est notre hypothèse finalement ? Choisissons-nous l’œuf ou la poule ? Et comment pouvons-nous les préparer ? C’est vous le spécialiste.

— Eh bien, Wogku, si nous essayions de mettre l’un des œufs dans la couveuse artificielle dont je me sers pour fabriquer mes poules ? Peut-être aurons-nous une idée de comment la préparer quand nous verrons la bête vivante. Qu’en pensez-vous ?

— Je ne sais pas. Je ne connais pas bien le principe de votre couveuse.

— Oh, c’est facile, cela simplifie la vie des cuisiniers, j’achète mes œufs cryogénisés en gros et je les stocke ainsi facilement, puis lorsque j’ai besoin d’un poulet, je place un œuf dans la couveuse artificielle, elle décongèle l’œuf, puis le fait parvenir à éclosion. On obtient ainsi un poussin, qu’il ne reste plus qu’à mettre dans cet appareil-ci qui va l’amener à maturité en deux jours. Ou si l’on a le temps, et c’est la manière que je préconise pour cet œuf précis, vous pouvez élever ce poussin normalement dans un poulailler. Nous pourrions en installer un dans le parc.

— Soit, c’est risqué, mais qui ne tente rien n’a rien. Va pour la couveuse. »

Ensipio sort l’un des œufs avec précaution de son étui et le dépose doucement dans la couveuse.

« Je vais mettre le temps de décongélation le plus long, c’est moins dangereux. »

Il met le minuteur sur cinq minutes. Les deux visages sont anxieux, la sueur perle sur les fronts, les lèvres se pincent, les regards se fixent. Les cinq minutes sont interminables, non finalement, la sonnerie de l’appareil finit par retentir, les cinq minutes se sont écoulées normalement.

« La décongélation s’est bien passée. Je passe à la fonction couveuse. »

Le silence est total, juste un léger souffle en provenance de la couveuse. Au bout d’une minute à peine, sous leurs yeux attentifs, la coquille de l’œuf commence à s’effondrer doucement.

« Mon Dieu ! La coquille semble se liquéfier. J’arrête la couveuse… Trop tard, l’œuf est fondu ! »

Une forte odeur assez plaisante au début, mais écœurante à force, se dégage, d’une espèce de coulis marron. Une fois la température redescendue, le liquide durcit assez rapidement.

« Bon, eh bien voilà pour la poule.

— Je suis vraiment désolé, Wogku, je pensais vraiment…

— Ah ! Ce n’est pas si grave, il nous reste encore un œuf. Et si vous nous faisiez une omelette ? L’œuf est bien assez gros pour nous deux. Hein, qu’en pensez-vous ? Nous essayons une omelette au chocolat ?

— Pourquoi pas ? Nous pourrons au moins voir ce que cet œuf a dans le ventre.

— Soit, allons-y. Je vais vous chercher un saladier pour la préparation. »

Le gros homme court avec fébrilité chercher les ustensiles nécessaires à la confection de la fameuse omelette. Pendant ce temps, Ensipio met le dernier œuf dans la couveuse pour le décongeler.

« Jusque-là, tout va bien. Tout s’est bien passé comme tout à l’heure. »

Le cuisinier prend l’œuf à deux mains et le frappe sur le bord du bol pour en briser la coquille. Celle-ci se casse en plusieurs morceaux, le chef se précipite au-dessus du récipient pour ne pas perdre le contenu du si précieux œuf. Mais rien, la seule chose qui tombe dans le saladier, ce sont quelques morceaux de cette épaisse coquille marron.

Les deux amis se regardent, bouches bées, déçus, déconfis.

« Vide ! Les œufs devaient être trop vieux lorsqu’ils ont été cryogénisés.

— Oui, vous avez sûrement raison, Ensipio. Nous ne saurons donc jamais à quoi ressemblait ce mythique chocolat. Et pire, nous n’en connaîtrons jamais la saveur.

— C’est bien dommage, en effet. Il ne me reste plus qu’à jeter ces morceaux de coquille et à me laver les mains. C’est fou ce que cette coquille marron peut tacher ! » dit-il en se dirigeant vers l’incinérateur tout en se léchant machinalement les doigts.


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Crédits de la photo de couverture
La couverture a été créée avec une photo de Simon Bonaventure diffusée sous licence Creative Commons BY-SA sur Flickr