Mirlyar Veuille

Voyage dans le désert.

Créé par Didier Gazoufer le Mon 01 August 2005

Mirlyar Veuille

Couverture

Que Mirlyar me pardonne, mais je ne peux m’empêcher d’éprouver une grande fierté. Je commets le péché d’orgueil. Je le sais. Pourtant, une joie sans pareille s’empare de moi, lorsque je pense que je fais partie de l’Escorte de Vie.

C’est un honneur immense pour un homme de mon âge. Peu, parmi les disciples, peuvent se vanter d’avoir été Garde de Vie avant leur vingtième année.

Mirlyar veuille que je sois digne de la confiance des Maîtres de Vie.


Ça y est. Nous avons mis la Source de Vie dans son écrin de métal, de cuir et de bois. Huit gardes sont nécessaires pour porter l’Arche. Nous sommes donc seize à nous relayer pour convoyer cet objet saint jusqu’au monastère, en plein centre du désert de Dylvar.

J’ai le grand privilège de faire partie de la première équipe. Je m’installe sous le joug. Je me brûle la nuque et les épaules à travers la toile grossière de ma robe au contact du cuir, chauffé par le soleil de plomb. Mais c’est le prix à payer pour éviter de me blesser contre le bois râpeux du tronc pendant le voyage. Au signal, je me redresse. Le poids énorme me fait ployer les genoux. Mais je dois résister.

Les habitants du village se sont attroupés autour de nous, ils s’esclaffent, nous lancent des quolibets et, pour certains, quelques pierres. Pauvres infidèles, qui ne comprennent pas notre abnégation à apporter la Source de Vie à nos frères, là-bas, à dix jours de marche. Ils ne respectent rien. Ils sont incultes, mous et pleins de graisse d’une existence trop facile. Je ne dois pas me laisser déconcentrer. Ma tâche est sacrée.

Mirlyar veuille que je sois digne de la confiance des Maîtres de Vie.


Nous sommes tout juste au milieu de la matinée, et, déjà, la chaleur est écrasante. Parti depuis trois jours seulement, j’ai l’impression qu’il y a une éternité que les villageois nous insultaient.

Mon fardeau est insupportable et me brise le cou. Mes sandales sont en lambeaux et mes pieds sont en sang. Pourtant, je dois continuer et m’enfoncer avec mes compagnons dans ce désert de pierres.

Je mets un pied devant l’autre. Et pas à pas, je remplis ma mission.

Mirlyar veuille que je sois digne de la confiance des Maîtres de Vie.


Ce matin, nous avons perdu notre mule. Elle est tombée dans une crevasse trop profonde pour en voir le fond. Nos réserves de nourriture et surtout d’eau ont disparu avec elle. Il ne nous reste que deux petites gourdes et bien peu à manger.

Et ce soleil, toujours plus chaud, tandis que la journée s’avance. Encore cinq jours avant d’arriver au monastère. Comment allons-nous faire ? Je ne dois surtout pas faiblir ou douter.

Mirlyar veuille que je sois digne de la confiance des Maîtres de Vie.


Simfa, Zehlyer et Menjo ne se sont pas réveillés au lever du jour. La nuit glaciale, l’épuisement et la soif ont fini par les achever.

Bien que ce ne soit pas mon tour, je me place sous le joug. Il faut bien remplacer Simfa, et beaucoup, parmi nous, ne sont pas dans un état très encourageant. Le poids me fait trembler de tous mes membres. Mes articulations craquent dangereusement. La journée va être longue, très longue.

Il nous faut avancer encore et toujours sous la chaleur qui nous écrase. Je dois être fort.

Mirlyar veuille que je sois digne de la confiance des Maîtres de Vie.


Oh, Mirlyar, pourquoi tant de souffrance ?

Nous ne sommes plus que quatre, à peine vivants. Nous ne pouvons plus porter notre fardeau sacré. Aussi nous le poussons. Et petit à petit, millimètre par millimètre, puis centimètre par centimètre, nous continuons à avancer, repoussant toujours plus loin nos limites.

Mes mains ne sont plus que des moignons. Mes genoux, bien qu’enrobés dans de la toile, provenant des robes de nos compagnons morts, ne sont que plaies purulentes, dans lesquelles le sable s’infiltre. Mes lèvres sont collées par le sang séché. Mes yeux ne sont qu’entrouverts. De toute façon, je n’ai pas besoin de voir. Il suffit de pousser, droit devant.

Mirlyar veuille que je sois digne de la confiance des Maîtres de Vie.


Ma soif est insoutenable. Mais je dois apporter la Source de Vie à mes frères.

Là-bas, je pourrais boire et me baigner. Je dois absolument continuer. Je ne sais même plus depuis combien de temps nous sommes partis.

La puanteur des cadavres de mes compagnons d’infortune me fait suffoquer. Un ver se creuse un chemin dans l’orbite de Quafir. Il se traîne sur la joue de mon ami. J’ai l’impression qu’il me nargue lorsqu’il pénètre dans la narine. Arc-bouté, je dois résister et pousser cette masse dont le métal me brûle le dos.

Mirlyar veuille que je sois digne de la confiance des Maîtres de Vie.

Je dois continuer.

Mirlyar veuille que je sois digne de la confiance des Maîtres de Vie.

Je dois continuer.

Mirlyar veuille que je sois…


« QG ? Ici patrouille 7. Nous avons encore trouvé une troupe de moines Mirlyarites. À vous.

— Non, ils sont tous morts. Totalement desséchés comme d’habitude. À vous.

— Que fait-on de leur arche ? À vous.

— Bon OK, on la ramène au village. Mais ce ne serait pas plus simple de l’apporter au monastère directement ? Il y en a pour dix minutes à peine. À vous.

— Je sais bien que leurs croyances nous l’interdisent. Mais cela fait quatre fois de suite qu’ils échouent dans leur traversée. Ils vont finir par disparaître s’ils n’acceptent pas un minimum d’aide. À vous.

— Quand je pense, que nous faisons leur trajet en une heure avec n’importe quel véhicule de surface ! J’avoue que je ne comprends pas leur obstination. À vous.

— OK, QG ! On enterre ce qui reste des corps, on vide leur citerne de sa flotte et on la ramène au village. Terminé. »


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Crédits de la photo de couverture
La couverture a été créée avec une photo de Carlos Castillo diffusée sous licence Creative Commons BY-SA sur Flickr