En route !

Une histoire dans les Folandes d'Etienne Bar

Créé par Didier Gazoufer le Thu 19 September 2019

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En route !

Avant propos

Ce texte se passe dans les Folandes, un univers imaginé par Étienne Bar. J’ai tout d’abord découvert cet univers par le jeu de rôle avec Étienne comme maitre du jeu, ceci bien avant que cela ne devienne Friponnes RPG et qu’il soit publié. J’ai eu la chance de me balader dans ces îles pendant des années au fil de nos parties.

Jouer dans les Folandes, c’est jouer des gentilles et des gentils, sans mièvrerie et avec pas mal de polissonneries, qui combattent, pas toujours avec violence et même souvent sans, des méchants qu’il est beaucoup plus intéressant de ridiculiser que de tuer. Jouer dans les Folandes, c’est jouer dans l’utopie. Gagner, ce n’est pas accumuler les richesses et les trophées, c’est faire en sorte que les Folandes soient plus agréables à vivre pour tout le monde. Et pour cela, il faut d’autres solutions que : « Je prends ma hache et je le fends en deux ».

En parallèle du jeu de rôle, j’ai aussi parcouru les Folandes grâce à la lecture, car Étienne est également auteur de romans et nouvelles. Je tiens à vous rassurer, ce sont de vraies histoires qu’il raconte dans ses livres. Rien à voir avec du jeu de rôle retranscrit en récits plus ou moins réussis. Je vous encourage donc à les lire, je suis sûr que vous y prendrez autant de plaisir que j’en ai eu, si toutefois vous pouvez supporter de lire de la Fantasy que je qualifierai de lumineuse en comparaison des mondes sombres qui nous sont bien souvent décrits.

Cette nouvelle est donc, vous l’aurez compris, une fanfiction et une façon, pour moi, de le remercier pour ces heures de jeu, de rire et de lecture dans un univers attachant.

Vous pourrez en savoir plus sur les Folandes sur le site d’Étienne : https://folandes.blogspot.com/ et sur le site des éditions Stellamaris : https://editionsstellamaris.blogspot.com/2017/04/auteur-etienne-bar.html


En route !

« Il est du devoir de tout bon citoyen de notre belle nation de participer selon ses moyens à l’émancipation des peuples primitifs. Nous ne pouvons les abandonner, aussi devons-nous, même s’ils nous rejettent par ignorance, leur apporter la civilisation et le commerce qui sont source de paix. »

Pitron, sénateur verougue.

« La fin ne justifie pas les moyens, elle en découle. »

Dimak le Sage.

Dimak

« Stop ! Je n’en peux plus, vous m’avez lessivé. Je déclare forfait. Je me rends. Vous avez gagné. »

Épuisé, je me rallonge sur le dos. Je ferme les yeux, un sourire béat aux lèvres, et fais semblant de dormir. Dyvan se couche sur ma gauche et Dalia pose sa tête sur mon épaule droite. Je sens une main qui me caresse doucement le torse. Elle est fine et petite, ce doit être celle de la brunette.

« Tu nous l’as promis, Dimak. Ne fais pas semblant de dormir. Je sais que tu es réveillé.

— Hum… Je suis fatigué, vous m’avez éreinté.

— Tututut… Pas de ça. Tu dois honorer ta parole. Tu dois nous raconter ton histoire et comment tu en es venu là.

— Mais, ce n’est pas intéressant. Je vous assure.

— Laisse-moi en juger, très cher. » Déclare Dyvan en se relevant sur un coude.

Il m’effleure la joue de sa main et me fixe de ses yeux verts si troublants. Si ce n’étaient que les yeux ! Tout est troublant chez lui. Son visage androgyne, ses longs cheveux blonds, sa fine et souple silhouette pleine de promesses. Promesses qui ont amplement prouvé leur bien-fondé pendant ces trois heures où nous avons tendrement batifolé tous les trois.

Je connais la petite Dalia depuis des années et j’ai l’habitude de faire appel à ses délicieux services tarifés chaque fois que je fais escale à Havredoux. Lorsque je suis allé la voir en fin de journée, elle était en compagnie de ce grand et beau jeune homme. J’étais prêt à repartir, lorsque celui-ci m’invita très courtoisement à prendre part à leur repas. N’ayant rien de mieux à faire, j’acceptai.

Le repas fut, ma foi, fort bon et la compagnie très agréable. Quand la conversation se focalisa sur moi et comment un Verougue pouvait-il bien en être venu à exercer mon activité, je répondis en riant, que je n’étais pas là pour raconter ma vie, mais pour assouvir quelques besoins plus physiques. Ils insistèrent néanmoins. Tout en riant et face à leur persévérance, j’en vins à donner ma parole : si mes appétits étaient satisfaits, je répondrais favorablement à leur requête. J’avoue avoir été fort étonné lorsque Dalia me proposa tout naturellement d’ajouter la présence du jeune homme à nos ébats coutumiers. Je ne sais pas trop ce qui me fit accepter. Peut-être les yeux rieurs de Dalia, ou bien le petit sourire de défi de Dyvan semblant dire que je n’oserais jamais, mais qu’il en serait fort content. Quoi qu’il en soit, je suis maintenant au lit avec eux deux, mes pulsions ont été largement contentées et il me faut bien faire face.

Me sentant hésiter, Dyvan me prend la main et remue doucement les lèvres. Si je n’entends pas le son qu’elles produisent, une douce chaleur me parcoure. Les yeux fermés, je commence à parler sans retenue.

« Je pense que tout a commencé ce jour-là, j’avais tout juste quinze ans…


J’étais dans la file devant la table du recruteur de la légion. Nous étions quatre à vouloir nous engager. Les tambours étaient encore en train de rouler un air martial, après le discours du sergent. Celui-ci alla s’installer derrière la planche posée sur des tréteaux devant laquelle nous attendions patiemment. Enfin, ce fut à moi. Je me redressais et bombais un peu le torse, mon jeune âge ne devait pas me desservir. Je devais en imposer, car je ne voulais surtout pas qu’il me refuse.

Il releva le nez de la feuille qu’il finissait de remplir laborieusement, me regarda de haut en bas avec une moue un peu dégoutée. Puis, il soupira.

« Quel âge as-tu gamin ?

— Dix-sept ans Monsieur.

— Sergent. Le “ Monsieur ”, laisse-le aux officiers. Dix-sept ans, tu te fous de moi ? Casse-toi, gamin. J’ai quinze recrutements à faire d’ici ce soir si je veux toucher ma prime. Alors, dégage avant que je m’énerve.

— Mais je vous assure…

— Dégage ! »

Dépité, je marmonnai un « au revoir » et obtempérais. Découragé, j’allais me planter sur un banc et observais les légionnaires qui tentaient d’attirer des volontaires pour entrer dans leurs rangs. S’il y avait une petite foule pour profiter de l’animation inhabituelle, les recrues ne se bousculaient pas. Pendant que je tapotais du pied et soupirais en me disant qu’il me faudrait encore attendre deux longues années, je vis le sergent qui jetait un œil dans ma direction. Plus le temps passait, plus je le voyais m’observer à la dérobée. Lorsqu’il devint flagrant que plus personne ne se présenterait, le sous-officier ordonna à ses troupes de lever le camp.

Démoralisé, je haussai les épaules et commençai à m’en aller lorsque j’entendis le sergent m’interpeller.

« Eh gamin !

— Sergent ?

— Viens un peu là. » Dit-il en allant s’asseoir sur le banc sur lequel j’avais passé l’après-midi à les observer.

Je me retournai, m’approchai et restai debout devant lui, un peu boudeur.

« Pourquoi voulais-tu t’engager ?

— Pour apporter la civilisation et la sécurité aux autres habitants des Folandes. Et aussi, parce qu’il faut toujours accroître le commerce et les profits, c’est bon pour la paix.

— C’est tes vraies raisons qui m’intéressent, gamin.

— Ce sont de vraies raisons, Sergent !

— Oui, mais encore ?

— Eh bien, mon père a fait faillite lorsque l’épidémie de brunasse a ravagé notre cheptel d’esclaves. Ma mère a contracté la maladie, elle aussi, et elle est morte. Maintenant, mon père a du mal à nous nourrir, mes sœurs et moi, avec la ferme qu’il exploite pour le compte du sénateur Pitron. Alors, si je m’engage, je serais logé, nourri, et je pourrais donner une partie de ma solde à mon père tant qu’il aura mes sœurs à charge. Et puis j’espère bien monter dans la légion et pouvoir commercer aussi.

— Voilà, je préfère quand t’es franc. Quel âge t’as vraiment ?

— Je viens juste de fêter mon quinzième anniversaire, Sergent.

— C’est bien c’que je pensais. Écoute, j’ai pas assez de recrues. J’veux bien t’aider, mais il faut que tu fasses quelque chose pour moi en retour.

— Bien sûr, que voulez-vous ?

— Eh bien… » Le sergent baissa la voix et me parla à l’oreille.

Je préfère passer sous silence ce qu’il me dit alors et ce que je consentis à ce qu’il me fasse le soir même et la nuit suivante. Mais encore aujourd’hui, j’ai du mal à y penser sans me sentir sali au plus profond de mon être. Ce soir-là, l’enfant que j’étais encore, malgré ses protestations et ses grands airs, a perdu son innocence. Et il me fallut des années pour pouvoir aborder le sexe comme quelque chose qui pouvait être doux. N’est-ce pas Dalia ?

Quoi qu’il en soit, le sergent tint parole, je fus enrôlé. Et l’armée fit son travail. Quelques années plus tard, j’étais un légionnaire verougue pur et dur, et fier de l’être. L’adolescent chétif était devenu un homme fort à la musculature puissante et au moral d’acier. Comme je savais lire et écrire, il ne m’a pas été trop difficile de m’élever au-dessus des paysans de mon contingent. Je participais à la colonisation de deux îles et à quelques pacifications par-ci, par-là. À vingt-deux ans, j’étais un lieutenant promis à un grand avenir, et l’on m’envoya en garnison sur Seral, une petite île à l’est des Milîles. Je devais y prendre le poste de second du capitaine. Le dernier en date venant de succomber à une maladie foudroyante, semblait-il.

Arrivé à Seral, je me présentais à mon nouveau supérieur et lui remis des documents que l’état-major m’avait ordonné de transmettre.

« Alors c’est vous qui venez remplacer ce pauvre Fatrin. » Commença-t-il en se servant de sa dague pour ouvrir l’enveloppe que je venais de lui tendre.

« Une fin horrible, pour un légionnaire. Mourir comme ça d’une stupide piqûre de guêpe. Je l’ai vu, il a été foudroyé sur place. Une allergie certainement. Et vous, où donc étiez-vous avant ? »

Je restais au garde-à-vous pendant que l’officier perdait le fil de son discours en lisant les ordres qu’il venait de recevoir. Je le vis froncer les sourcils et plisser le front. Il se redressa sur son fauteuil et reprit d’un ton plus autoritaire et martial.

« Bien, lieutenant, voici votre première mission. Vous allez monter une expédition punitive et demain nous irons raser le village de La Sourcière qui se trouve à l’ouest d’ici. Et comme les habitants vont résister, nous les tuerons tous pour l’exemple et pour nous dédommager, nous allons prendre possession du reste de l’île et donc de ses deux autres patelins.

— Bien, mon capitaine. Et s’ils ne résistent pas ?

— Comprenez-moi bien, lieutenant. Ils vont résister.

— Je comprends. Et quelle est la raison de cette expédition punitive, si je puis me permettre ?

— Eh bien, pour avoir empoisonné votre prédécesseur évidemment !

— Mais… Vous venez de me dire… qu’il… Hum, bien. »

Je hochais la tête et saluais avant de sortir. Un légionnaire me fit visiter la caserne et m’accompagna jusqu’à mes appartements. Je lui demandai d’y faire venir le sergent de garde auquel je donnais mes ordres pour le lendemain. Une fois seul, je m’assis sur mon lit, l’esprit en ébullition. Était-ce cela la pacification et notre façon d’apporter la civilisation au reste du monde ? Je repensais horrifié à toutes les fois où j’avais participé à de telles missions et où nous étions sensés venger tel ou tel Verougue tombé dans une embuscade, volé, ou que sais-je encore. S’agissait-il de mascarades là aussi ?

La nuit fut longue et j’avais peu dormi lorsque le jour se leva et que je fis de même.


La troupe avançait, les sous-officiers excitaient les hommes. Ces chiens de Seralins avaient empoisonné l’un des nôtres. Nous devions apprendre à ces sauvages que l’on ne pouvait pas impunément nous attaquer et que nous savions nous défendre. Nos concitoyens ne doivent pas craindre d’être attaqués, les libertés de circulation et de commerce sont sacrées. Ce discours, je l’avais tenu tant de fois de bonne foi, que je sentais la nausée monter en moi pendant que je cheminais au côté du capitaine.

La Sourcière était une paisible communauté rurale d’une cinquantaine de personnes. Le village se réveillait à peine. Les premiers habitants sortaient pour nourrir et traire les bêtes lorsqu’après les avoir encerclés, nous les attaquâmes.

« Pas de quartier ! Personne ne doit survivre ! Tuez-les tous jusqu’au dernier ! Vous vous battez pour la liberté, ne faiblissez pas ! » Hurla le capitaine pour lancer l’assaut.

La troupe fondit sur le hameau comme une volée de sauterelles sur un champ de blé mûr. J’étais là, courant parmi les autres, l’épée à la main, mais je ne pouvais me résoudre à frapper ces innocents. Moi qui avais participé à tant de massacres en y prenant un plaisir certain, j’étais écœuré et presque tétanisé au milieu des combats. Si l’on peut appeler combat ce carnage, où les villageois n’avaient que leurs mains et quelques outils à opposer à nos armes et notre entraînement.

Lorsque je vis devant moi un soldat lever sa lance pour abattre une mère qui le suppliait d’épargner son nourrisson, je ne pus en supporter davantage, et lui tranchai la tête d’un seul coup asséné de toutes mes forces et de tout mon désespoir. J’étais fou de rage et me mis à exécuter tous mes compagnons d’armes que je pouvais atteindre. La démence me submergea. Je ne sais combien de temps elle dura. Lorsque je repris conscience de moi-même, j’étais au milieu d’un tas de cadavres en uniforme et couvert de leur sang. Je vomissais sans pouvoir m’arrêter. La dernière chose que j’entendis fut la voix du capitaine ordonnant que l’on m’assomme et que l’on m’enchaîne.


Après deux semaines enfermé dans un cachot, je fus embarqué sur un de nos navires qui se rendait à Verrou, les cales pleines du blé de la Sourcière. Là-bas, je devais être jugé équitablement et, selon mon ancien capitaine, très sûrement exécuté.

Mais mon destin n’était pas de retourner sur mon île natale. Le bateau fut attaqué, abordé puis sabordé par deux bâtiments de pirates larrons. Non, ce n’est pas un pléonasme. Il existe, j’en ai rencontré, des Larrons qui ne sont pas pirates. Lorsqu’ils me trouvèrent à fond de cale dans un état pitoyable après plusieurs jours de torture, ils m’emmenèrent, appliquant l’adage selon lequel : l’ennemi de leur ennemi était leur ami.

Ils me nourrirent et me soignèrent du mieux qu’ils purent pendant les quelques jours où ils restèrent en mer pour accroître leur cargaison en la complétant à partir d’autres bateaux, non consentants, cela va sans dire. Je remarquais pourtant que les Larrons n’usaient que du minimum de violence nécessaire. Au contraire du navire verougue, les autres bâtiments victimes de leurs agissements repartirent vides et leurs équipages avec quelques bosses, mais complets. Leur récolte terminée, ils me menèrent sur Larrone.

J’avais bien sûr entendu parler de cette fameuse île, qu’on ne peut aborder sans en connaître les passages entre les courants traîtres qui l’entourent sous peine de naufrage. L’on m’avait appris que c’était un cloaque dans lequel se côtoyait toute la lie des Folandes et où le chaos régnait en maître. Mais lorsque j’y débarquais, j’y découvris une population bigarrée et joyeuse. Toutes les nations semblaient présentes. Malinchois, Borênans, Mina-Rokans et même quelques Verougues ! J’y vis aussi mes premiers Taurins, Hommes-loups ou autres Kitlings. Les tenues étaient colorées et chatoyantes, ça riait et ça parlait fort dans de nombreuses langues mélangées.

Dire qu’après mon enfance sur Verrou et mes années dans l’armée, je reçus un choc culturel est un euphémisme. Quelle gifle ! Je n’en croyais ni mes yeux, ni mes oreilles, ni même mon nez. Tous mes sens étaient sollicités par l’inconnu et je ne pouvais m’empêcher de regarder partout, le sourire aux lèvres, pendant que mes sauveteurs me guidaient à travers les rues encombrées jusqu’à « La Verougue joyeuse », une belle petite auberge tenue par Mila Yeskif. Cette brave femme entre deux âges, qui avait dû être splendide auparavant, avait fui Verrou et un mari idiot qui ne s’intéressait qu’à ses profits et délaissait sa jeune et jolie compagne. Pour ne pas se retrouver démunie, elle avait judicieusement « emprunté » le contenu du coffre de son conjoint. Arrivée sur Larrone, elle avait investi dans cet établissement. Quand je la connus, elle en possédait déjà cinq autres sur toute l’île. Comme toute personne riche sur Larrone, Mila consacrait une partie non négligeable de ses bénéfices à aider les plus démunis, mais le faisait de bon cœur. Démuni, je l’étais complètement. C’est pourquoi Milos Datour, le capitaine Larron, qui m’avait arraché des griffes de mes compatriotes, me présenta à l’aubergiste au cœur d’or.

J’étais encore très mal en point, lorsqu’elle me recueillit et je ne saurai jamais assez la remercier pour tout le bien qu’elle me fit. Il fallut plusieurs longues semaines pour que je sois sur pied. Milos et ses baroudeurs des mers revenaient me voir à chaque retour au port. Et nous devînmes rapidement amis. Les habitants de Larrone sont forts en gueule, mais ils sont généreux et fidèles en amitié. C’est donc tout naturellement qu’une fois remis, ils me proposèrent d’entrer dans leur bande de joyeux drilles. J’acceptais avec joie, mais à la condition de nous en prendre exclusivement aux Verougues, pour rétablir l’équilibre.

Voilà, c’était il y quinze ans. Lorsque six ans plus tard, Milos a pris sa retraite bien méritée, j’ai été élu capitaine par l’équipage. Mais j’ai refusé. Après d’âpres conciliabules, nous avons décidé que je serais leur représentant, mais que toutes les décisions seraient prises par consensus à l’unanimité. Ma première proposition fut de répartir dorénavant le butin à parts égales. Un homme ou une femme égale une voix et une part. Autant dire que nous n’avons pas trop de mal à trouver des volontaires pour partir avec nous. J’espère bien que notre petit système va se propager.


J’ouvre enfin les yeux et je me tourne vers Dyvan.

« Alors ? Est-ce que mon histoire t’a plu, cher Edrulain ?

— Edrulain, dis-tu ? Tu penses que je suis Edrulain ?

— Dyvan, s’il te plaît, ne me prend pas pour un imbécile. Crois-tu que je n’ai pas compris que cette polissonne de Dalia et toi m’avez tendu ce tendre piège pour me faire parler ?

— Hum…

— Par contre, je ne vois pas pourquoi vous l’avez fait.

— Bon, j’avoue. Je suis Libreterran. N’en veux pas à Dalia, c’est une vieille amie et elle n’a fait que me rendre service.

— Oh ! Je ne lui en veux pas. Mais tu ne réponds pas à ma question.

— Dalia ? Excuse-moi, ma chérie. Peux-tu nous laisser, Dimak et moi ? C’est mieux pour toi si tu ne restes pas maintenant. Je te retrouve tout à l’heure. »

Dalia se lève totalement nue. La vue est magnifique et je ne peux m’empêcher de sourire en la regardant remettre sa robe. Une fois la soulageuse sortie sur un petit signe d’au revoir de la main, Dyvan s’assoit en tailleur sur le lit et reprend là où nous en étions.

« Nous voulions, quand je dis “ nous ”, je ne parle pas de Dalia et moi, je dis “ Nous ”. Comprends-tu ?

— Je crois… oui. Et donc que vouliez-vous ?

— Nous voulions vérifier que les rumeurs courant sur un pirate d’origine verougue qui propageait des idées égalitaires et qui s’attaquait à ces anciens compatriotes étaient vraies. Est-ce que cela ne cachait pas quelque chose ?

— Et donc ?

— Et donc, je suis rassuré.

— J’aurais pu vous mentir.

— Non, tu ne le pouvais pas.

— Oh ! Je vois. Tu as usé de sorcellerie.

— De Magie, pas de sorcellerie. Et juste ce qu’il faut pour être sûr que tu dises la vérité. Enfin, ta vérité et ce que toi tu perçois de ton histoire.

— Bien, vous vouliez vérifier et tu as vérifié. Et maintenant ?

— Maintenant, cher ami, nous voudrions que tu préviennes tes amis que tu seras absent quelque temps.

— Absent ? Quelque temps ? Combien de temps ?

— Quelques mois, au minimum. Mais, ça ne devrait pas leur poser trop de problèmes. Votre organisation horizontale vous permet justement de fonctionner normalement lorsqu’un de ses membres manque. Même essentiel.

— Je ne suis pas, enfin je ne suis plus essentiel. Chez nous, chacun est irremplaçable pour ce qu’il est, mais remplaçable pour ce qu’il fait. Mais pourquoi serais-je absent quelques mois ?

— Nous voudrions t’inviter sur Libreterre. Si tu le souhaites, bien entendu.

— Aller sur Libreterre ! Et comment ? Bien sûr que je le veux.

— Eh bien, c’est parfait. Un de nos navires, l’Étoile des mers, repart après-demain à l’aube. Pourras-tu être prêt ?

— Sans problèmes.

— Alors, je te retrouverai sur le port devant le bateau au lever du jour.

— À bientôt. »

Je me relève et m’habille rapidement. Je sors quelques Amalons de ma bourse et les remets au jeune Libreterran. Il me regarde d’un œil interrogateur.

« Pour Dalia. Elle mérite bien cette petite prime. Transmets-lui également mes sincères remerciements. Pour tout. »

Je quitte alors la chambre sur un dernier sourire et un salut de la main.


Une petite brise fraîche, mais bien légère souffle sur le port. Avec si peu de vent, je ne suis pas sûr que le bateau puisse partir ce matin, comme prévu. Dyvan est sur la jetée. Il n’est pas seul. À son côté se trouve une fort jolie femme blonde. Je m’avance vers eux pendant qu’ils sont en train de discuter gaiement. Lorsqu’il me voit, le Libreterran m’accueille avec un franc sourire.

« Bonjour, Dimak. » Dit-il en me serrant contre lui.

Je sens le sang monté à mes joues sous le regard amusé de la jeune dame. Remarquant mon trouble. Dyvan sourit gentiment.

« Eh bien, que t’arrive-t-il ?

— Hum… nous sommes dans la rue et je t’avouerais que je ne suis pas vraiment porté sur… euh… sur les hommes. Avant-hier, c’était euh… comment dire ?

— Ah ! Ne t’inquiète pas, mon cher. Tu n’as rien à ajouter, j’ai compris. » Répond-il avec un grand rire.

« Mais viens donc, que je te présente à Néalanne. Néalanne, ma chérie, je te présente Dimak. Comme tu le vois, c’est un Verougue. Mais, je te fais le pari, que celui-là te plaira.

— Oui, nous verrons cela. » Fit-elle avec une petite moue dubitative.

« Dame Néalanne. » Dis-je en m’inclinant face à elle.

« Néalanne suffira. C’est donc vous que l’on doit amener sur Libreterre. Un Verougue ? Je comprends pourquoi tu étais si discret sur notre passager. Tu sais être prudent parfois. » Lança-t-elle à Dyvan.

« Je ne voudrais pas vous déranger. Si vous ne voulez pas me prendre à votre bord, je comprendrais. Je ne suis pas, moi-même, très friand de mes compatriotes. Et sans vouloir me vanter, je pense que les autorités de mon île natale aimeraient bien mettre la main sur ma petite personne. Mais comme…

— C’est bon, taisez-vous cinq secondes et donnez-moi votre main. » Dit-elle en la prenant elle-même.

Sa main est douce et je ne peux m’empêcher d’apprécier son contact. Même si je ne sens rien de particulier, je me doute bien qu’elle fait appel à sa magie. Je me laisse faire en admirant son si joli minois. Une petite mèche rebelle pointe du côté de son oreille droite et je me retiens, in extremis, de la replacer. Un sourire magnifique se dessine sur ses lèvres. Lorsqu’elle relève les yeux vers moi, je vois une lueur espiègle y briller et il m’est impossible de la lâcher du regard. Nous sommes là, tous les deux, main dans la main. Je ne veux pas l’abandonner. Je vois ses lèvres me parler, mais je ne comprends rien. Seule compte Néalanne, sa main dans ma main et ses yeux dans mes yeux. Je ressens toute sa beauté physique et morale. Nous sommes en totale communion. Rien ne nous est caché sur l’autre et ce que nous y voyons nous touche profondément.

Soudain, je sens une main se poser sur mon épaule. Je ne veux pas le savoir. Je veux juste rester à regarder cette superbe femme qui envoûte mes sens. La main se fait insistante. Elle me secoue l’épaule de façon impérieuse, mais je résiste. Je refuse de céder et de lâcher la main de Néalanne, qui est devenue la personne la plus importante à mes yeux.

Brusquement, je suis aspergé d’eau de mer et tiré en arrière. Lorsque je reprends difficilement mes esprits, je vois que Dyvan m’agrippe tout en me soutenant. Du côté de Néalanne, un grand marin blond, que je ne connais pas, semble faire la même chose avec la jeune femme. Elle aussi est trempée et me parait affaiblie.

« Dimak ? Ça va ? » Dyvan me parle doucement et tente d’attirer mon attention. J’ai du mal à me focaliser sur lui.

« Que… que s’est-il passé ?

— Je ne sais pas. Vous étiez tous les deux comme seuls au monde et partis… ailleurs. Impossible de vous faire réagir. Vous ne vouliez plus vous lâcher ou même arrêter de vous regarder. Alors, j’ai été chercher Anton. Nous vous avons arrosés avec ce grand seau d’eau que tu vois là, par terre. Puis, chacun de notre côté, nous vous avons tirés pour vous séparer.

— Je ne comprends pas.

— Franchement, moi non plus. Je ne sais pas ce qui a pu se passer. C’est la première fois que je vois ça. »

Je remarque que Néalanne s’est assise à même le sol. Elle parait très abattue. Sa pâleur est à faire peur. Je m’approche d’elle lentement et tends la main pour lui prendre le bras.

« Non ! Ne me touche surtout pas ! »

Son cri me fait l’effet d’une gifle. Je recule sous le choc. Hébété.

« Excuse-moi Dimak. » D’un ton radouci, elle continue. « Je ne voulais pas te faire peur. Mais s’il te plaît, ne me touche pas. Plus jamais. Je ne sais pas ce qui s’est passé. Après avoir compris que tu étais un ami et que je pouvais te faire confiance, j’ai ressenti une force irrésistible me pousser vers toi. Plus rien d’autre que nous deux ne comptait. Il y avait juste toi, nos mains qui se touchaient et nos yeux plongés les uns dans les autres. Jamais je n’ai ressenti cela. J’ai totalement perdu le contrôle. Et c’est effrayant. Si nous avions été seuls, je n’ose imaginer qu’elles auraient été les conséquences. En tout cas, une chose est certaine : il ne faut plus que l’on se touche pour quelques raisons que ce soit, tant que l’on n’en sait pas plus. Il faut absolument que j’en parle avec Ladorne.

— Ladorne ?

— Oui, Ladorne. Ma mère, mais aussi une très grande magicienne. Promets-moi de ne pas me toucher.

— Si c’est ce que tu souhaites, je te le promets. Tu ? Euh ! Excusez-moi, vous…

— Ne sois pas idiot, il est naturel que tu me tutoies après ce que nous avons partagé. Je serais même fâchée, si tu ne le fais pas.

— Je ne voudrais surtout pas te contrarier.

— Je sais. » Me répond-elle avec toute la fraîcheur qui la caractérise.

« Eh, bien, maintenant que vous avez fait connaissance, il serait, peut-être, temps d’embarquer. Qu’en pensez-vous ? Est-ce bon ? Je peux vous laisser ?

— Oui, tu as raison, nous devons y aller. Par contre, Anton, je ne pense pas pouvoir aider tant que je n’aurais pas récupéré.

— Ne t’inquiète pas, Sœur, le vent est en train de se lever. Nous allons pouvoir en profiter pour prendre le large. Faites vos adieux, je vais préparer le bateau avec l’équipage. Au revoir Dyvan. Porte-toi bien, mon ami. »

Les deux hommes s’embrassent avec tendresse et Anton remonte sur la passerelle pendant que les marins s’activent à bord. Néalanne fait ses adieux au jeune Libreterran et suit son compatriote. Il ne reste plus que moi et Dyvan sur le quai.

« Dyvan, je tiens vraiment à te remercier. Tu m’offres là une occasion à laquelle je n’aurais même pas osé rêver. Je suis triste de te quitter. Je sens que nous aurions pu être de grands amis.

— Mon cher Dimak, c’est moi qui te remercie pour cette belle rencontre. Et amis, nous le sommes déjà un peu. Non ? Ne t’inquiète pas, je devine que nous nous reverrons. Prends soin de toi et profite de Libreterre. Tu verras, je sais que tu t’y plairas. Allez, viens, tu ne vas pas me refuser une belle accolade, bien virile !

— Certes non. » Dis-je en riant et en le serrant dans mes bras avec chaleur.

Il se recule en me tenant toujours par les épaules. Puis, il me fait faire demi-tour et me donne une impulsion vers le navire.

« Allez hop ! En route ! » Dit-il en ne pouvant s’empêcher de me donner une petite tape sur les fesses. Et c’est dans un éclat de rire général que je mets le pied sur la passerelle.


L’île est là devant moi. Dans quelques minutes, je mettrais les pieds sur cette terre mystérieuse. Il fait beau et depuis le bateau, Libreterre est magnifique.

Le voyage s’est passé rapidement et agréablement. Néalanne et moi avons pu discuter pendant de longues heures. La pauvre est très affectée de ne pouvoir me toucher. J’ai pu remarquer en observant les marins que les Libreterrans sont très tactiles. Ils n’hésitent jamais à se toucher et le font en toutes occasions. Sur ce point, je peux dire que Néalanne est très Libreterrane. Leur grande liberté en matière de sexe est une autre de leurs particularités. Là encore, les sons provenant de la tente placée au centre du pont m’ont convaincu que Néalanne est très Libreterrane. Pas un seul jour ni une seule nuit sans que la jeune femme y passe quelques doux moments avec un ou deux marins. Lorsque je lui posais la question, elle me répondit que cela l’aidait à compenser notre interdiction haptique. Au début, je pensais qu’elle souffrait essentiellement de ne pas comprendre ce qui nous était arrivé, mais en fait non. Bien sûr, elle en était fort curieuse. Mais c’est de ne pouvoir me toucher « moi », qui la tourmente. Elle m’expliqua qu’elle ressentait un besoin impératif qu’elle ne pouvait assouvir. De mon côté, j’ai été assez dépité au début, mais si l’envie est toujours là, car Néalanne est fort charmante, elle n’est plus impérieuse et je peux assez aisément la refouler.

Ce matin, nous nous sommes tous lavés et habillés de vêtements propres et blancs afin de débarquer à Rougeroc. La propreté et une toilette quotidienne sont là encore des coutumes libreterranes fort surprenantes pour les étrangers. J’ai tout d’abord considéré cette manie avec suspicion. Mais être le seul à sentir mauvais sur un navire finit par vous convaincre que se laver n’est pas si inutile. Et maintenant que le pli est pris, je dois bien avouer que j’aurais du mal à revenir en arrière.

Lorsque nous débarquons, les Libreterrans sont accueillis très chaleureusement. L’attitude des habitants du port à mon encontre est ouverte et plutôt amicale, mais leurs regards intrigués ne m’échappent pas. Ils n’échappent pas non plus à Néalanne.


Néalanne

« Les amis, je vous présente Dimak. Ne vous arrêtez pas à son air verougue, au fond de son cœur, il ne l’est plus vraiment. Le Grand Conseil pense qu’il doit découvrir Libreterre et ses habitants. Je vous fais donc confiance pour qu’il puisse avoir une image fidèle de nos us et coutumes. »

Parcourant l’assistance du regard, je vois un groupe de trois jeunes filles en train de s’échanger des messes basses en riant tout en regardant un Dimak souriant, mais avec l’air de ne pas trop savoir sur quel pied danser. Je les connais un peu. Elles sont habituées à rencontrer des étrangers sur le port et savent se débrouiller un peu dans toutes les langues. Je sais qu’elles seront parfaites pour s’occuper de lui, le temps que nous resterons à Rougeroc.

« Dites-moi, les filles ? Je dois aller m’occuper de certaines choses que je ne peux remettre à plus tard. Si vous emmeniez Dimak pour le repas ? Je lui ai appris quelques mots de libreterran et je suis sûre que vous saurez lui apprendre plein de nouvelles expressions. »

Le sourire de ces friponnes, qui encerclent aussitôt Dimak et l’abreuvent de questions tout en l’entraînant vers la grande cuisine commune du village, me conforte dans mon choix. Je ne tarde pas à entendre les éclats de rire du Verougue sous les assauts de cette charmante compagnie juvénile.

Lorsqu’il disparaît de ma vue, je ressens un profond soulagement. Il était temps. Je ne sais pas si j’aurais pu supporter d’être à côté de lui sans pouvoir le toucher encore très longtemps. Je savoure l’absence de ce besoin irrépressible, cela faisait des jours que l’envie me taraudait sans relâche. Je profite donc de cette nouvelle liberté pour aller me détendre dans une salle de sudation. Un jeune couple est présent et discute gaiement. Ils m’accueillent avec enthousiasme.

« Bonjour, Sœur. Tu as l’air d’être bien fatiguée. Ton voyage a-t-il été pénible ?

— Non, pas vraiment, mais j’ai du garder une certaine… euh… concentration et cela m’a épuisée. »

L’homme, assez petit, mais tout en muscles, s’assoit près de moi et pose ses mains sur mes épaules avec douceur.

« Attends, je vais te faire un petit massage pour te détendre. Laisse-toi faire et profite. »

Je ferme les yeux et me laisse aller. Je sens sa compagne se glisser en face de moi et prendre mes pieds pour les frotter de ses fines mains qu’elle a préalablement enduites d’une huile parfumée. Leurs frottements ne tardent pas à s’alléger pour devenir des caresses. Un sourire se dessine sur mes lèvres lorsque les mains masculines descendent doucement vers ma poitrine et les mains féminines remontent résolument vers l’intérieur de mes cuisses. Tout en écartant légèrement ces dernières, je laisse le désir monter en moi. Il est temps d’ouvrir les yeux et de participer.


Par Lokar ! Quel bonheur de respirer l’air de Libreterre. Ce doux moment passé avec Folan et Tina m’a redonné toute mon énergie et je suis apaisée moralement. J’ai bien un petit pincement de remords d’avoir laissé Dimak si longtemps et d’avoir, un peu, travesti la vérité aux trois chipies. Mais c’était un mal nécessaire, et je suis maintenant prête à le revoir. Je me demande comment il s’est débrouillé.

Je décide de m’approcher discrètement de la salle commune, pour l’observer sans qu’il me voie. Je veux savoir comment ce Verougue est traité par mes compatriotes et comment lui se comporte parmi eux.

Je ne le vois pas encore, que déjà, j’entends son rire franc au milieu de celui des autres. La grande salle est seulement couverte d’un toit et n’a pas de murs, je peux les tenir à l’œil tout en m’approchant. Il est là, parlant et mimant à moitié en grande conversation avec plusieurs villageois tout en participant à la préparation du repas du soir, aussi naturellement que s’il avait fait cela toute sa vie. Son manque de pratique est largement compensé par son enthousiasme et sa capacité de rire de lui-même lorsqu’il remarque que ses tranches de concombre sont quatre fois plus épaisses que celles de la petite fille qui est face à lui. Il regarde la production du garçonnet qui est à sa droite et fait le même constat. De là où je suis, je ne sais pas ce qu’il dit aux deux enfants, mais je les vois et les entends partir dans un fou rire tellement communicatif que toute l’assemblée a les larmes aux yeux lorsque j’arrive dans la cuisine.

À cette distance, l’envie de le toucher me reprend avec force. Mais ma petite escapade me permet de ne pas y succomber plus facilement que sur le bateau pendant la traversée. Dans le peu de temps où je l’ai perdu des yeux en m’approchant, le garçon s’est assis sur les genoux du pirate pour lui montrer comment faire. Celui-ci l’écoute avec attention, mais cela ne l’empêche pas de se couper lorsqu’il essaie de reproduire le geste du gamin. Les rires repartent de plus belle.

« En plein travail, je vois. »

Lorsqu’il m’entend, il relève la tête et me sourit en se suçant le doigt qu’il vient de blesser superficiellement. Je vois à ses yeux qu’il est profondément heureux. Pas de me voir, mais d’être là dans cette grande cuisine au milieu de mon peuple avec ce petit Libreterran assis en toute confiance sur ses genoux, lui le Verougue.

Les villageois se rendant compte de mon arrivée se précipitent sur moi, pour me saluer. Ayant fait mes premières armes de magicienne à Rougeroc, je connais presque tout le monde et tout le monde me connaît. Chaque fois que je reviens, j’ai un peu l’impression de retrouver ma famille. Prise par les accolades et les embrassades, je me retrouve de l’autre côté de la pièce par rapport à Dimak. Celui-ci est retourné à ses légumes et parle avec ses petits compagnons. Mais où sont passées les trois chipies à qui je l’avais confié ?

À l’heure du repas, je les vois s’approcher. Elles sont vraiment charmantes. Les voir est un enchantement pour les yeux, mais je ne me laisse pas attendrir, je veux savoir pourquoi elles ont abandonné Dimak et je me dirige vers elles, sentant poindre ma colère.

« Vous voilà, vous trois ? Je vous ai demandé de vous occuper de Dimak et je vous vois arriver comme des fleurs à l’heure du repas. Si vous ne vouliez pas vous en charger, il suffisait de me le dire ! »

Les trois diablesses sont confuses face à mon attaque et n’osent répondre.

« Doucement Néalanne ! C’est moi qui leur ai demandé de me laisser. Elles sont très mignonnes, mais j’ai pensé que je m’intégrerai plus et assimilerais mieux votre langue en participant aux travaux des villageois, plutôt qu’en répondant à leurs avances polissonnes.

— Ah ? Et je vois que c’est efficace, puisque tu as compris ce que je leur disais, alors que je leur parlais en libreterran.

— Oui, enfin, vu ton air et leur réaction, ce n’est pas très difficile à comprendre. Mais c’est vrai, c’est efficace » finit-il en libreterran avec un grand sourire.

Son accent écorche un peu les mots, mais il est indéniable qu’en un après-midi il a accompli de grands progrès, tant en matière linguistique qu’à celle de son assimilation. Pour preuve, Néline qui l’appelle aussi naturellement que s’il habitait Rougeroc depuis des lustres, pour qu’il vienne l’aider à enlever une grosse marmite du feu.

« Remercie-les, elles ont été très bien. Il faut que j’y aille, on m’appelle. » Me dit-il. Il me touche machinalement le bras d’une caresse et se dirige rapidement vers sa tâche. Aussi bref qu’il fût, ce contact m’a enflammé immédiatement. L’envie est revenue de plus belle et je dois mobiliser toutes mes forces pour ne pas céder et me précipiter sur lui pour l’enlacer.

« Néalanne ? Nous pouvons y aller ? Tu as encore besoin de nous ? Tu vas bien ? Néalanne ? »

Je reviens à moi lorsque je sens une secousse hésitante au niveau de l’épaule. Elles me regardent, un air soucieux sur leurs jolies frimousses.

« Oui, excusez-moi, les filles. Je vous remercie, vous avez été parfaites. Je suis un peu fatiguée, je crois que je vais aller me coucher sans souper. Puis-je vous demander de raccompagner Dimak à sa chambre ? Je ne voudrais pas qu’il se perde dans le village.

— Bien sûr. Avec un peu de chance, il acceptera notre compagnie pour cette nuit. On ne voudrait pas qu’il se perde dans son lit. »

J’éclate de rire et m’en vais en leur faisant un au revoir de la main. Que c’est bon d’être sur Libreterre !


Dimak

C’est le jour du départ. Je suis à la fois triste de quitter les villageois, dont beaucoup sont devenus mes amis, et heureux et impatient de découvrir la fameuse cité. Nous sommes restés deux mois à Rougeroc, il est temps de partir pour La Tour dans les Monts de Krig, sinon nous serons bloqués ici par l’hiver.

Une fois qu’elle a compris que les habitants m’avaient adopté et que je me sentais bien avec eux, Néalanne ne m’a plus rencontré que de loin en loin. Je sais que son addiction à ma personne la travaille toujours énormément et, même si je l’apprécie beaucoup, je comprends tout à fait qu’elle évite de s’exposer inutilement. Je sens qu’elle est tendue pendant que nous faisons nos adieux aux nombreux villageois, qui sont venus nous dire (me dire ? Quelle joie !) au revoir. Nous les quittons la larme à l’œil après un dernier baiser, une dernière caresse ou une dernière poignée de mains selon les cas. Quelques enfants nous suivent pendant un moment, jusqu’à ce qui nous les renvoyions vers leurs parents après un dernier câlin.

Les enfants libreterrans sont un vrai bonheur. Ils sont beaux, ils sont vifs et tous fortement attachants. Je pense que leur éducation y est pour beaucoup. En effet, tous les adultes s’occupent de tous les enfants, qu’ils soient les leurs ou non. Ils sont entourés, choyés, mais aussi très libres. Pour moi qui ai subi l’éducation, mais, je devrais plutôt dire le dressage ou le conditionnement verougue, cette façon de faire est une révélation. Comme beaucoup de choses dans les usages libreterrans. L’entraide ainsi que l’amour leur sont naturels et je suis fasciné par l’harmonie qui se dégage de leur société sans argent. Chacun fait selon ses moyens et semblent obtenir selon ses besoins. Pendant mon séjour, je n’ai pas constaté d’abus, même chez les jeunes enfants.

Je me demande si leur organisation horizontale est la même sur toute l’île. La société libreterrane, du moins ce que j’en ai vu pour l’instant, n’est pas anomique, il y a des règles. Mais elles semblent acceptées par une espèce de consensus sans être imposées, chacun pouvant donner son avis. Lorsque j’ai posé des questions à ce sujet, l’on m’a répondu que chaque communauté est autonome et qu’il est très facile de passer de l’une à l’autre ou d’en fonder une nouvelle. En fait, tout semble se passer naturellement sans qu’un quelconque pouvoir intervienne. Le seul réel pouvoir que j’ai pu identifier est constitué des Edrulains, ces mages et combattants tellement décriés par mes ex-compatriotes. Et à part quand ils agissent en tant que tel, tous ceux que j’ai rencontrés se comportent comme n’importe quel Libreterran et participent aux tâches communes sans rechigner.

Nous marchons d’un bon pas et sans autres difficultés que l’attraction irrépressible de Néalanne pour ma personne. Pour éviter les situations difficiles, lorsqu’elle sait que nous ne pourrons bénéficier de chambres séparées, soit par manque de place chez nos hôtes, soit tout simplement parce que nous devrons dormir sous la petite tente que je transporte et que nous devons partager, la belle Edrulaine marche jusqu’à l’épuisement. Ainsi, s’endort-elle aussitôt après avoir dîné, sans plus s’occuper de moi. Pour ma part, je me lève alors très tôt, avant qu’elle ne se réveille et prépare le premier thé, lorsque nous campons, ou bien j’accomplis quelques tâches utiles.

Il faut savoir que nous sommes toujours accueillis chaleureusement et gracieusement par les habitants des différents hameaux et villages que nous traversons. Dans chacun d’eux, j’essaie donc de participer d’une manière ou d’une autre afin de les remercier. La pauvre Néalanne, épuisée, ne peut malheureusement pas toujours répondre à leurs attentes. Elle semble pourtant être, bien souvent, connue et fort appréciée.


Néalanne

Je n’en peux plus ! Nous sommes dans la montagne depuis trois jours, et depuis trois jours je n’ai vu personne à part Dimak. Il a beau faire ce qu’il peut, notre proximité est désormais une véritable souffrance.

Ce matin, j’ouvre les yeux et je ne suis pas encore bien réveillée. Dimak est accroupi près du feu. Lorsque je le vois, mon envie se déchaine et je me jette littéralement sur lui pour l’étreindre sans pouvoir résister. À peine, nos peaux sont-elles en contact que nous commençons à nous perdre dans cette espèce de fusion spirituelle. Tout de suite, plus rien ne compte à part cette communion avec cet être si particulier. Nous allons pouvoir rester là, tous les deux accrochés l’un à l’autre pour l’éternité. Je suis aspirée par ce besoin d’absolu et d’infini. Nous ne sommes plus que deux esprits dans un même corps, mais je sens que ceux-ci ne souhaitent qu’une chose : s’unir et ne former qu’un.

Heureusement, emporté par mon élan, Dimak se prend les pieds dans une bûche qu’il allait mettre dans le feu. Il trébuche et s’affale de tout son long. Le contact est rompu, nous laissant haletants sous le choc. Sans cette chute opportune, je ne sais ni quand ni comment nous aurions pu nous séparer. Je suis dangereuse et en danger !


Dimak

Je suis allongé sur la terre et je vois Néalanne, pantelante, à genoux, les mains appuyées sur le sol. Elle me fixe les larmes aux yeux. Lorsque je roule sur moi pour me relever, une souffrance atroce remonte de ma jambe. Avant même d’y jeter un regard angoissé, je sais qu’elle est cassée et je ne peux retenir un cri de douleur. Instinctivement, Néalanne s’approche de moi pour me secourir.

« Non ! Arrête-toi ! Ne me touche pas ! » Crié-je paniqué en agitant la main dans un geste de répulsion.

Néalanne recule, comme si je l’avais frappée et éclate en sanglots. Comprenant mon erreur je lui parle d’un ton radouci, mais haché à cause de la douleur.

« Non, excuse-moi. Ce n’est pas ce que je voulais dire. Je… Je ne t’en veux pas, ne te méprends pas. C’est juste… C’est juste… qu’il ne faut pas… Tu ne peux pas me toucher, c’est trop dangereux. »

Mes bras ne pouvant plus me tenir, je retombe sur mes coudes. Ma jambe droite fait un angle improbable.

« Bon. C’est le moment de réfléchir. Nous ne pouvons pas rester là, je ne peux plus marcher et tu ne peux pas m’aider ou me soutenir… Le mieux, c’est que tu me laisses ici et que tu partes chercher du secours. »

Je vois Néalanne qui ravale ses larmes et reprend ses esprits avec courage et obstination.

« Oui, tu as raison. Je n’apprécie pas beaucoup de te laisser tout seul, mais c’est la seule solution. »

Elle se lève et commence à fouiller dans son sac.

« Tiens, je te pose ici une partie de mes provisions et je te donne un peu de mon eau. » Dit-elle en versant une partie de sa gourde dans la mienne. « Prend aussi ma couverture, tu en auras plus besoin que moi. Je ne prends que le strict nécessaire pour aller plus vite. »

Elle me regarde d’un air coupable et je la sens qui hésite.

« Allez, vas-y. Ne t’inquiète pas. Je vais me reposer un peu et après je me débrouillerai pour m’installer au mieux. Si tu pouvais juste me mettre mon bâton à portée de main, tu serais gentille. Allez, file et fais attention à toi. »

Je la vois courir sur le chemin après m’avoir lancé un dernier regard. À peine a-t-elle échappé à ma vue en tournant sur le sentier, que je m’écroule au sol en pleurant de douleur.


Néalanne

Je cours de toutes mes forces en pleurant. Il faut absolument que je trouve de l’aide rapidement. J’ai laissé toutes mes provisions à Dimak, il en aura plus besoin que moi. Je trouverai bien de l’eau sur la route. Une source. Un ruisseau.

Je m’en veux. Comment ai-je pu être aussi idiote ? Je n’aurais jamais dû partir seule avec Dimak. Je me suis crue assez forte pour résister à cette maudite pulsion et voilà ! Lui est seul et blessé et moi je suis seule et sans vivres au milieu de nulle part.

Je m’arrête et réalise que je ne sais plus où je suis. Je sens la panique monter en moi comme un véritable raz de marée. Mes jambes sont molles et ont du mal à me porter. Je me sens défaillir.

« Néa, ce n’est pas le moment ! Reprends-toi ! »

Mon cri s’envole dans le ciel plein de nuages comme un oiseau et me libère. Je souffle profondément et me force à me calmer et à refouler le sentiment de terreur qui m’a submergée.

« Bon, tu en as vu d’autres. Ce n’est pas le moment de craquer. »

Mon calme est revenu et je commence à réfléchir à la situation. Je dois absolument trouver de l’aide rapidement sinon la blessure de Dimak va s’infecter. Déjà, il me faut retrouver ma route. Je regarde autour de moi, mais je sens le vent souffler de plus en plus fort. Non, ce n’est pas vrai ! Le temps est en train de tourner à l’orage. L’hiver va être précoce cette année, on sent déjà le froid s’installer. Quelques gouttes de pluie commencent à se mélanger à mes larmes en train de sécher. Très vite, elles se transforment en trombe d’eau et je ne vois plus à dix mètres.


Mabon

J’ai juste eu le temps de me mettre à l’abri avec mes chèvres et Bip, mon chien à trois pattes, lorsque l’orage que j’ai vu arriver a éclaté. Les orages en montagne peuvent être violents, mais celui-ci l’est particulièrement. C’est bizarre si proche de l’hiver. Heureusement, je n’étais pas trop loin de cette petite grotte qui m’a déjà servie par le passé dans des occasions similaires. Quand on est chevrier dans les Monts de Krig, on apprend assez vite à repérer des abris par-ci par-là pour rester au sec.

Par moment, le vent chargé d’eau s’engouffre par l’ouverture, mais en restant bien dans le fond, nous sommes au sec. Le tonnerre gronde et je regarde les éclairs zébrer le ciel. Lorsque l’on est à l’abri, le spectacle est magnifique.

Soudain, je crois furtivement entendre un cri au loin. Je tends l’oreille et je vois Bip s’avancer vers l’entrée et se mettre à aboyer. Je lui ordonne de se taire pour écouter. Dehors le vent se déchaine. Bip, après être revenu vers moi la queue basse, dresse l’oreille et jappe avec insistance tout en faisant des aller-retour entre la sortie de la grotte et moi. Ce coup-ci, c’est sûr. Il y a quelqu’un en difficulté dehors.

« Allez, cherche, Bip ! »

Nous nous élançons sous la pluie battante, mon chien me guide rapidement et je ne mets pas longtemps à le trouver. Je suis à peine à quelques mètres lorsque je le vois s’écrouler et s’affaler de ton son long dans un cri. Lorsque je me précipite pour le relever, il hurle de douleur et s’évanouit. Baissant le regard, je constate qu’il a la jambe brisée. Je profite de ce qu’il est sans connaissance pour le tirer comme je peux vers la grotte. Bip nous tourne autour en aboyant. Je pleure sous l’effort et insulte cet abruti de chien qui ne veut que m’encourager.

Il m’a fallu un temps infini pour parvenir à bon port. Mais, ça y est, nous sommes au sec. J’examine sa jambe à la lueur du feu. Je pensais qu’elle serait dans un sale état, mais pas à ce point. Il a visiblement forcé dessus pour échapper à la tempête et son état est lamentable. On peut voir l’os à plusieurs endroits. Les chairs sont déchirées. Il sera impossible de la replacer.

Je vais devoir prendre sur moi et faire comme papa lorsque Bip s’était brisé la patte en combattant un crapaud-lézard. J’étais encore petit, mais il avait voulu que je le regarde opérer. Il faut savoir se débrouiller, avait-il dit, quand on est tout seul dans la nature pendant des jours, loin de tout. Encore une fois, il avait raison. C’est d’une main tremblante que je plonge mon grand couteau dans les flammes.


Dimak

C’est une grande langue baveuse qui me réveille. Mais aussitôt après avoir repris connaissance, la douleur vive de ma jambe capte toute mon attention. Tout en repoussant les démonstrations d’affection d’une énorme touffe de poils noirs, je me relève sur un coude en postillonnant un pouah retentissant.

« Ah ! Tu es réveillé ? Ça va ? Tu n’as pas trop mal ? Tu sais, j’ai fait ce que je pouvais ? Je… »

J’agite la main pour signifier au moulin à parole qu’il doit me laisser le temps de retrouver mes esprits. Les jappements enjoués du chien ne m’y aident pas. Au bout d’un moment, j’arrive à reprendre mon souffle et à ouvrir les yeux convenablement. J’ai devant moi un gros chien qui se dandine sur trois pattes et un gosse à l’air très inquiet qui se dandine sur deux en serrant son chapeau dans ses mains avec nervosité. Lorsque, attiré par la souffrance, je baisse le regard vers le bas de mon corps, je constate que, pour ma part, je n’en ai plus qu’une. De patte.

Ma vue se brouille. Mon cœur semble oublier quelques battements. Je sens ma raison vaciller et un hurlement de désespoir monter de ma gorge. L’enfant, il doit avoir une douzaine d’années, se met à genoux devant moi et pleure à chaudes larmes.

« Je suis désolé ! Elle était trop abîmée. Si je ne l’avais pas sectionnée, tu serais mort. Je suis désolé. Je… »

La peine sincère du petit finit par percer l’écran de la douleur et j’arrête de crier pour lui tapoter doucement la cuisse dans un geste d’apaisement.

« C’est bon, c’est bon. Calme-toi. Tu as eu raison… Mais putain de bordel de merde, ça fait foutrement mal ! »

L’étonnement qui se dessine sur le visage du garçon devant cette bordée d’injures déclenche mon fou rire. Ce qui accentue son étonnement, qui lui-même accentue mon hilarité qui gagne le môme. Le chien se met à aboyer de plus belle et le vacarme est tel que nous ne les entendons pas arriver.


Fiana

Je m’attendais à tout sauf à ça !

Lorsque deux jours après la tempête je n’avais toujours pas vu Mabon revenir avec Bip et nos chèvres, j’étais folle d’inquiétude. J’ai donc décidé de partir à sa recherche avec Lia. La pauvrette était bouleversée que son frère ne soit pas rentré. Depuis la mort de Sibon, son père, elle s’est énormément rapprochée de lui. J’ai donc préparé quelques vivres et de l’eau, puis nous avons pris la route.

Arrivées aux pâturages habituels. Pas de traces récentes ni du troupeau ni de mon chevrier de fils. Mon inquiétude allait grandissant. Si la petite n’avait pas été là, je crois bien que je n’aurais pu retenir mes larmes tellement la peur me retournait l’estomac. Nous avons continué à chercher en décrivant des cercles de plus en plus grands autour des herbages.

Deux heures plus tard, Mabon était toujours introuvable. Le désespoir finit par m’envahir et je m’effondrais à terre en pleurs. Le visage enfoui dans les paumes de mes mains, j’étais fermée à tout ce qui se passait autour de moi. Soudain, je sentis la menotte hésitante de Lia sur mon épaule. Elle me secouait tout doucement au début, puis me voyant sans réactions, elle y mit toute sa force en criant :

« Maman ! Maman ! Écoute ! C’est Bip ! Il rigole ! »

Relevant la tête, j’entendis au loin un aboiement joyeux. Lia avait raison. La prenant par la main, je me mis à courir vers ce son qui me soulevait la poitrine d’espoir. Si Bip était joyeux, Mabon ne pouvait pas être loin.

C’est ainsi que nous arrivons essoufflées et échevelées devant l’entrée d’une petite grotte. Ils sont là avec un inconnu à demi allongé sur le sol. Bip aboie tout ce qu’il peut en remuant la queue et Mabon, me tournant le dos, rit aux éclats en répétant qu’il est désolé. L’homme rit de bon cœur également et la moutarde me monte au nez. Je suis terrifiée depuis des jours et ce maudit chenapan est en train de s’amuser ! Je lâche la main de Lia, me précipite sur lui, le fais se retourner d’une traite et lui mets une gifle magistrale avant de le serrer sur mon cœur, puis de le secouer, puis de le resserrer contre moi, puis…

« Non, mais tu n’es pas fou ? Qu’est-ce que tu fais ici ? Cela fait des jours que nous t’attendons. Et en plus, tu ris ! Mais à quoi penses-tu donc ?

— Ce n’est pas de sa faute. Il m’a aidé. Madame ? S’il vous plaît… Argh ! »

Je sens la main de l’homme commencer à me frôler la jambe, mais il ne peut finir son geste et s’écroule au sol en poussant un cri de douleur. C’est à ce moment que je le vois vraiment à travers mes larmes. Il est blessé et son visage est marqué par la fièvre et la souffrance. Sa jambe droite sectionnée au-dessus du genou se termine par un moignon sanguinolent qui a visiblement été cautérisé par un boucher inexpérimenté ou sadique.

Mabon pleure la tête enfouie dans ma poitrine et je sens Lia qui nous enserre tous les deux dans ses petits bras. Bip se tait enfin et, après quelques profondes respirations, je reprends lentement mon calme pendant que je commence à comprendre ce qui a pu se passer.

L’étranger, tenant son reste de jambe entre ses mains tremblantes, continue à essayer de raconter.

« Je me suis blessé… avant l’orage… une chute… Le petit m’a trouvé et ramené ici… je ne sais comment…

— C’est Bip qui l’a entendu crier dans la tempête. Je l’ai trouvé, sur le chemin. J’ai dû le traîner par les bras… Heureusement, il était évanoui. Et puis… et puis, j’ai vu sa jambe. Elle était toute cassée… À plusieurs endroits… Y avait des bouts d’os qui sortaient… Et puis, ça n’arrêtait pas de saigner. Alors j’ai fait comme papa avec Bip… Avec mon couteau… J’étais obligé, tu comprends ? Ça a duré longtemps… C’était dur… Et puis, après, il fallait que je reste. Pour quand il se réveillerait... J’étais obligé, tu comprends ? »

Le petit reprend ses pleurs et m’enlace avec force. Toute colère a disparu et je réalise l’horreur des moments que mon fils a vécus alors qu’il était seul et livré à lui-même. Les décisions qu’il a dû prendre pour sauver la vie de cet inconnu auraient été difficiles même pour un adulte. Je sens monter en moi un énorme sentiment de fierté envers ce petit bout d’homme.

« Oui, ne t’en fais pas. Tu as bien fait… Ça va aller. Je suis là maintenant. Tout va bien… emmène ta sœur dehors pendant que m’occupe de lui. Tu veux bien ? »

Je lui relève la tête et l’embrasse sur le front.

« Je suis vraiment très fière de toi. Tu sais ? »

L’embrassant de nouveau, je le pousse gentiment vers la sortie.


Dimak

Dans le contre-jour, j’ai du mal à distinguer son visage, mais ses mains sont fraîches lorsqu’elle les pose sur mon front en sueur et sa voix est douce quand elle me parle.

« Je suis désolée d’avoir crié, mais j’étais folle d’inquiétude à cause de l’absence de Mabon. Je m’appelle Fiana. Fais-moi voir ta jambe. D’où viens-tu ? Je ne t’ai jamais vu dans les parages. »

Pendant qu’elle s’affaire sur le tissu de mon pantalon pour dévoiler ma jambe, ou plutôt ce qu’il en reste, avec une douceur et une légèreté bienvenues, je lui réponds d’une voix enrouée.

« Vous… tu es tout excusée. Je comprends ta peur. Je suis Dimak, je viens de très loin. Vos Edrulains m’ont trouvé à Havredoux, mais je suis Verougue. Tu dois bien l’entendre à mon accent. »

Je souris pour atténuer la crainte que pourrait générer ma franchise. Déclarer, de but en blanc, que l’on est Verougue sur Libreterre n’est, peut-être, pas la meilleure chose à faire. Je vois qu’elle a un temps d’arrêt, mais après avoir replacé une mèche blonde et rebelle derrière son oreille délicate (cette femme est magnifique !), elle répond tout sourire.

« Oui, difficile de cacher que tu es étranger lorsque tu ouvres la bouche… Je n’avais jamais rencontré de Verougue. Tu n’as pas l’air si méchant.

— Merci ! Et comme tu as pu le voir, je ne mange pas les enfants. Quoi que la petite fille me semble à croquer. »

Malgré mon insupportable souffrance, son éclat de rire me fait bondir le cœur.

« Mais comment peux-tu plaisanter dans une telle situation ? »

Elle ramasse un morceau de bois et l’essuie sur sa robe. Puis, elle me le met sans plus de précaution dans la bouche.

« Désolée, je n’ai pas le don de guérisseuse. Mords là-dedans, il faut que je nettoie ta jambe et ça va faire mal. »

Elle ne ment pas et je m’évanouis.


Néalanne

J’ouvre les yeux, il fait très chaud dans la pièce et je suis un peu confuse. Je ne sais ni où ni même quand nous sommes. Puis, des sons familiers me parviennent aux oreilles. Je sais où je me trouve ! À La Tour !

Mais qu’est-ce que je fais là ? Je me rappelle que je devais revenir d’Havredoux, mais je n’en suis pas partie. Hier, oui, c’était hier, Dyvan m’a dit que je devais emmener un passager pour Libreterre. Il n’a pas voulu me dire qui. Mais il avait son petit sourire moqueur. Je suis sûre qu’il me cache quelque chose.

On m’aurait fait passer par la « porte » de l’ambassade ? Mais pourquoi ?

La tête me tourne lorsque j’essaie de me lever et je préfère me laisser retomber assise sur le lit. Je suis penchée, les coudes reposés sur mes cuisses et le visage dans les mains, lorsque j’entends la porte s’ouvrir.

« Ah ! Tu es enfin réveillée ! Comment vas-tu, ma chérie ? Tu nous as tous inquiétés. Que faisais-tu donc seule dans les montagnes ? Des apiculteurs, qui rangeaient leurs ruches pour l’hiver, t’ont retrouvée dans un ravin, il y a près de deux semaines. Ils pensent que tu as été emportée par un torrent grossi par l’orage trois jours avant. »

Qu’elle ne me laisse pas en placer une est un bon indicateur de l’inquiétude de ma mère. Je ne comprends rien à ce qu’elle raconte et je lève une main pour lui faire stopper son monologue.

« Je ne sais pas… Hier, j’étais… à… Havredoux.

— Havredoux ? Mais cela fait des mois que Dyvan nous a avertis que tu étais partie pour Rougeroc avec ce fameux pirate, le Verougue.

— Un Verougue, moi ? Pour Rougeroc ? Voyons, c’est insensé ! Pourquoi aurais-je ramené un de ces satanés Verougues sur Libreterre ?

— Tu ne te rappelles vraiment rien ? Dimak ne te dit rien ?

— Non. Rien du tout… J’ai beau me creuser la tête. Je ne connais pas ce Dimak. Tu dis que je suis revenue à Rougeroc ? Comment est-ce possible ?

— Tu as reçu un gros coup sur la tête, ton amnésie vient forcément de là. Mais, tu n’as aucune idée d’où peut se trouver ce pauvre Dimak.

— Aucune.

— Nous avons lancé des recherches lorsque l’on t’a trouvée, mais rien. Aucune trace de lui. Nous espérions que tu pourrais nous en dire plus. Et maintenant, l’hiver est là. Le pauvre… dire que c’est nous qui sommes allés le chercher. Quelle triste fin pour un marin. Seul dans la montagne. »


Dimak

Lorsque je sors en claudiquant de mon coin sous l’escalier, aménagé en chambre, Fiana me regarde à la dérobée. Je sens bien que quelque chose la tracasse depuis quelques jours. Je lui dis bonjour en souriant et j’embrasse les enfants qui sont à table en train de dévorer leurs tartines de miel. Je sens la peau qui me tire là où la petite Lia a déposé son gros bisou baveux.

La porte est ouverte et le soleil du printemps entre par les petites fenêtres. Bip est dehors en train d’aboyer après les oiseaux qui profitent de la fonte des neiges. Appuyé sur mes béquilles, je sors le regarder, un grand sourire aux lèvres. Le paysage est magnifique. Distraitement, je passe deux doigts pour m’essuyer la joue et les lèche pour enlever le sucre.

Profitant de la chaleur, je m’assois et prends mes outils et ma jambe de bois. Je l’aurais bientôt terminée. Il sera plus facile de me déplacer. Je suis en train de l’ajuster sur mon moignon lorsque Fiana s’assoit à côté de moi sur le banc pour admirer la vue.

« Ça y est, les beaux jours reviennent. L’hiver est fini… »

Je sens une hésitation, une réticence à continuer. Je décide de prendre le taureau par les cornes.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? Je sens bien qu’il y a quelque chose.

— Rien, le beau temps revient… Ta prothèse est bientôt terminée et… et… tu vas bientôt t’en aller… »

Je vois une larme couler lentement sur sa joue avant qu’elle ne se détourne rapidement pour rentrer dans la maison.

Le temps d’enlever ma prothèse et de reprendre mes béquilles, Fiana est retournée dans sa chambre. Lorsque je rentre dans la pièce, je vois les yeux brillants de larmes de Mabon qui me regardent.

« Tu vas partir ?

— Oui, je pense, il le faut bien. Je ne peux pas rester là indéfiniment. Je vous ai assez embêté comme ça tous les trois. »

Mabon se lève et sort dehors en claquant la porte.

« Décidément, c’est de famille… » Je regarde la fillette et lui souris bêtement.

« Toi aussi, tu vas me planter là et t’en aller bouder ? »

Elle se retourne vers son bol en haussant les épaules.

« Non, c’est pas la peine, tu ne partiras pas.

— Eh bien, si ma chérie, il le faudra bien…

— Non, tu ne pourras pas. Tu nous aimes trop. Et nous aussi on t’aime. Et maman aussi elle t’aime et tu l’aimes aussi. Alors tu ne pourras pas partir. Pas sans nous. »

Pendant que ce bout de chou m’assène ses vérités tout en continuant à avaler ses tartines goulument, je m’aperçois qu’elle a raison. Ces quelques mois d’hiver ont transformé ma vie et ont rempli un vide que je ne me connaissais pas. Je n’ai aucune envie de les quitter, mais il me faut aller à La Tour et retrouver Néalanne. Elle doit me penser mort.

Tout en réfléchissant, je m’assois à côté de l’enfant et pose machinalement une main affectueuse sur la petite tête blonde.

« Oui, Néalanne doit être inquiète, et si les Edrulains de La Tour t’ont fait venir sur Libreterre, il y a sûrement une raison. Mais…

— Comment peux-tu savoir tout ça, Lia ?

— Je ne sais pas. Je le sais, c’est tout. Mais s’il faut que tu ailles à La Tour, ce n’est pas pour ça que tu dois partir sans nous ou pour toujours. Il faut vraiment que vous parliez, maman et toi. Tiens, elle arrive. Je vous laisse. »

Elle s’essuie rapidement la bouche et sort en courant en en appelant son frère pour jouer. Une minute plus tard, je vois Fiana sortir de sa chambre. Ses beaux yeux bleus sont encore rougis par un reste de larmes, mais elle m’adresse un franc sourire.

« Je suis désolée, ne fais pas attention. Je suis un peu idiote et…

— Non, là tu dis une bêtise, mais tu es loin d’être idiote. Et puis, j’ai envie de faire attention à toi. »

Je me lève et m’approche maladroitement d’elle. Moi, le pirate, l’ancien légionnaire verougue, je suis intimidé par ce petit bout de femme libreterrane. La gorge serrée, je commence par me trouver une excuse.

« Lia m’a dit que nous devions parler tous les deux.

— Ah ? Et de quoi doit-on parler selon elle ?

— Elle m’a dit que je ne pouvais pas partir, parce que je vous aimais tous les trois. Et elle a raison.

— Tous les trois ? Tu es sûr ?

— Oui, c’est évident ! Même ce cabot de Bip, je l’adore ! »

Son éclat de rire me fait bondir le cœur et je m’enhardis à m’approcher d’elle et lui prendre la main.

« J’aime cette famille, chien compris. Et surtout, je t’aime toi. Si jamais tu veux d’un cul-de-jatte, je suis à toi. »

Elle ne prononce pas un mot, mais sa réponse est sans équivoque.


Dyvan

J’aime toujours tout particulièrement être à La Tour. Je pense ne pas être le seul Edrulain dans ce cas. Mais être ici me permet de me ressourcer entre deux missions d’un bout à l’autre des Folandes. Qu’on ne se méprenne pas. J’adore voyager, rencontrer de nouvelles têtes, de nouvelles cultures et faire de nouvelles conquêtes, hommes ou femmes, voire les deux en même temps, mais cette cité est mon chez-moi. C’est ici où je me sens le mieux. Je n’ai pas besoin d’y être sur mes gardes.

Je suis d’autant plus heureux ce matin, qu’en plus du beau temps, un message nous est parvenu de la part de Dimak. Il est en vie ! Quel soulagement ! Lorsque j’ai appris que Néalanne avait été retrouvée inconsciente et seule dans la montagne juste avant le début de l’hiver et qu’il n’y avait aucune trace de ce Verougue hors du commun, j’avoue que cela m’avait fait un choc. Ce sympathique pirate m’avait laissé un très bon souvenir et je m’en voulais d’être à l’origine de sa mort.

Je suis donc là, sifflotant gaiement, en train de chercher cette friponne de Néalanne pour lui annoncer la bonne nouvelle. Je la trouve en train de plaisanter avec un jeune apprenti tout mignon. Je m’approche souriant à pleines dents.

« Néalanne, ma belle, excuse-moi de vous déranger toi et ce charmant jeune homme, mais j’ai une bonne nouvelle à t’annoncer.

— Dyvan, vil charmeur ! Quelle est donc cette nouvelle ?

— Dimak est vivant ! Il a envoyé une lettre pour nous rassurer. En plus dedans, il déclare qu’il n’a jamais été aussi heureux. C’est une sacrée chance ! Non ?

— Si… excuse-moi Saldin, peux-tu nous laisser un moment, s’il te plaît ? »

Étonné devant la réaction de mon amie, je laisse le garçon s’en aller avant de m’asseoir à côté d’elle et de continuer.

« Qu’est-ce qui ne va pas ? Tu n’es pas contente ?

— Si, si, bien sûr. Mais comprends-moi. Je ne me rappelle toujours ni de lui ni de ce qui s’est passé depuis que j’étais à Havredoux, jusqu’à ce que je me réveille ici. Et j’en ai un peu honte. Quelle idiote ! Même pas capable de ramener un invité sain et sauf à La Tour. Alors que nous étions à Libreterre ! Quelle Edrulaine !

— Écoute, je te connais assez pour savoir que c’est sûrement un mauvais concours de circonstances et que tu as tout fait pour que tout se passe bien. C’est vrai que votre rencontre sur le port a été assez étrange. Il s’est passé quelque chose lorsque tu l’as touché. Vous avez été comme absorbés l’un par l’autre. Ça ne te dit vraiment rien ?

— Non, rien du tout. Le trou noir.

— C’est fou ! Mais quoi qu’il en soit, ne t’en fais plus. Il va bien visiblement. Il a juste été recueilli par une femme et ses deux enfants dans une petite ferme isolée, tout là-haut. Puis l’hiver étant arrivé, il s’est retrouvé coincé. Il a confié le message à un voisin et ce dernier l’a donné aux premiers voyageurs en direction vers ici dont il a croisé le chemin.

— C’est un grand soulagement. Merci d’être venu me prévenir.

— Au plaisir, ma chère. Je compte profiter de ce beau temps pour m’y rendre et prendre de ses nouvelles de vive voix. Que dirais-tu de m’accompagner ? Cela nous fera du bien. »

Elle ne réfléchit qu’un court instant et je vois son visage s’illuminer. Par Lokar, s’il existe, que cette femme est belle !

« Oui, très bonne idée ! J’ai besoin d’un bon bol d’air et d’en avoir le cœur net. Je suis partante !

— Eh bien, c’est parfait. On se prépare aujourd’hui et l’on part demain matin. »


Lia

Les adultes sont un peu bêtes des fois. Je me demande ce qui se serait passé, si je n’avais pas dit à Dimak de parler sérieusement avec maman. Ils auraient pu ne rien se dire et auraient été tous les deux malheureux chacun de leur côté. C’est pourtant pas dur de dire : je t’aime.

Enfin, maintenant tout va bien. Et tout le monde est content. Dimak a organisé ce qu’il appelle un conseil de famille. Il nous a réunis autour de la table et il a expliqué qu’il y avait une décision à prendre et que tout le monde devait participer et discuter pour savoir laquelle serait choisie. Même moi, j’avais mon mot à dire. Pour sûr que j’étais fière !

Alors, d’abord il a dit que maman et lui, ils s’aimaient. Tu parles d’une nouvelle ! Je le savais depuis des semaines. Enfin, donc ils s’aimaient et voulaient que nous formions une famille, mais seulement si Mabon et moi étions d’accord. Dimak n’était pas là pour remplacer notre papa mort, mais il s’occuperait de nous comme il l’aurait fait de ses enfants. Si nous le voulions bien sûr. Sans surprise, Mabon a sauté de joie en disant qu’il était d’accord. Moi, j’ai rien dit, je suis juste allée sur ses genoux pour lui faire un câlin.

Après, il a expliqué qu’il fallait qu’il aille à La Tour. Pour dire qu’il allait bien, bien sûr, mais aussi parce que les Edrulains l’avaient invité à y venir et qu’il devait honorer cette invitation. C’est comme ça qu’il a dit : « Je me dois d’honorer cette invitation ». Bon, comme je le regardais en rigolant et en l’imitant, il a avoué qu’il avait aussi très envie de découvrir cette ville si particulière. Le problème, c’est qu’il ne savait pas pour combien de temps il serait parti et qu’il hésitait à se séparer de nous. Maman a appelé ça un dilemme, parce que lui ne connaissait pas le mot libreterran.

Finalement, on a décidé qu’on irait tous à La Tour. Maman a dit que de toute façon ce serait une bonne chose pour Mabon et moi de découvrir un peu autre chose. Elle ne l’a pas dit, mais je sais qu’elle pense qu’un mage ou une magicienne devrait me voir. Elle pense que j’ai un don. Visiblement, les autres ne peuvent pas sentir ce que je pense lorsqu’ils me touchent. Pour elle, je suis bizarre. Oh ! Elle m’aime, mais je suis bizarre. Beaucoup trop jeune.

Enfin voilà. On a demandé aux voisins de s’occuper de nos chèvres, de nos poules et de nos légumes, on a préparé quelques affaires et ce matin on part tous les cinq, Mabon, Maman, Dimak, Bip et moi. Mabon et moi, on est tout excités. Quelle aventure !


Dyvan

Tout en discutant et en plaisantant, nous marchons d’un bon pas Néalanne et moi. Nous profitons pleinement de cette randonnée entre amis. Il fait beau et la nature est magnifique. Je fais bien quelques allusions polissonnes à ma compagne pour pimenter le voyage, mais mes invitations sont gentiment déclinées. Aucun souci, je sais que la belle, si elle n’en dit rien, est encore perturbée par son amnésie et son sens du devoir non accomplis. Sinon comment pourrait-elle résister à mon charme aussi légendaire que mon humour et ma modestie ?

Je suis en train de lui dire que nous devrions arriver d’ici deux ou trois jours, lorsque nous entendons des aboiements et des rires d’enfants. Je souris à Néalanne.

« Tiens, nous ne sommes pas seuls. Ça rigole bien devant. Je ne sais pas pour toi, mais voilà bien une de mes motivations pour mon engagement en tant qu’Edrulain. Que partout à travers les Folandes ne retentissent que des rires d’enfants en train de jouer et s’amuser. »

Elle hoche la tête en souriant en signe d’acquiescement, puis pointe son doigt devant nous.

« Regarde, voilà tes petites motivations. Elles ne sont pas toutes seules. Il y a la mère et la petite est sur les épaules de son père… Non… Ce n’est pas son père… Par Lokar ! C’est lui ? Sa jambe ! »

Alarmé par le ton de sa voix, je me retourne vers elle et ne la vois pas. Je baisse le regard pour constater que, les jambes coupées par l’émotion, Néalanne s’est assise à même le sol. Elle est en larmes et balbutie.

« Ça y est, je me souviens ! Sa jambe ! C’est horrible, c’est de ma faute ! »

En haut du chemin, les rires se sont arrêtés. La famille nous observe. Nous devons représenter un étrange tableau avec Néalanne assise au milieu du chemin, en train de pleurer et de balancer son buste d’avant en arrière, et moi penché sur elle, tentant vainement de la réconforter et de comprendre ce qui se passe.

L’homme enlève la fillette de ses épaules et la dépose par terre. Puis, la tenant par la main, il descend vers nous d’une démarche chaloupée. Je finis par comprendre qu’il s’appuie sur une jambe de bois.

« Vous avez un problème ? »

L’accent est fort, mais je reconnais la voix immédiatement. C’est Dimak !

« Dyvan ? Néalanne ? Mais que faites-vous ici ?

— Bonjour, Dimak ! Nous nous rendons là-haut, là où tu es resté cet hiver. Et toi, mon ami, où vas-tu donc ?

— Eh bien, à La Tour, pardi ! Quelle chance de vous voir ! Mais pourquoi pleures-tu Néalanne ? Tu vas faire peur aux petits. Dyvan, tu peux l’aider à se relever ? Tu comprendras que je préfère éviter. » Finit-il en gloussant.

Pendant qu’ils nous rejoignent tous, j’obtempère tandis que le caractère de Néalanne reprend le dessus et qu’elle commence à pester.

« Et ce grand idiot qui plaisante… Franchement Dimak, tu es impossible ! J’étais plus tranquille quand je t’avais oublié.

— Hein ?

— Euh… C’est compliqué… Jusqu’à cette minute, Néalanne n’avait plus aucun souvenir de toi ou de ce qui s’est passé depuis Havredoux.

— Euh ?

— Dis Dimak, c’est elle ta Néalanne ?

— Oui, ma puce. »

La petite, qui tient toujours la main du Verougue, s’approche et prend également la main de Néalanne. Cette gamine est encore très jeune, sept ou huit ans, peut-être, mais il est clair qu’elle a le Don. Et il est puissant. Impossible de se tromper. Je vois au regard étonné que mon amie porte sur elle qu’elle a fait la même constatation.

« Bonjour, Néalanne ! Je suis Lia. Tu sais que Dimak t’aime beaucoup ? Pas comme il aime maman bien sûr. Mais tu comptes beaucoup pour lui. »

La fillette plonge ses yeux dans ceux rougis de la magicienne et continue d’une voix douce.

« Tu ne devrais pas t’en faire. Il ne t’en a jamais voulu pour sa jambe. Et puis, d’une certaine façon, il est heureux que tu l’aies fait tomber. Sans cela jamais il ne nous aurait connus. Et depuis, il a jamais été aussi heureux. Et là, comme tu le vois, il ne dit rien, mais il hésite à te remercier de peur que tu ne le prennes mal.

— Bonjour, Lia… Heureuse de te connaître. Tu es… Tu es étonnante…

— Oui, c’est pour ça qu’on s’est dit qu’il fallait tous descendre à La Tour. Mais permettez-moi de faire les présentations. »

Dimak se tourne vers la femme avec un sourire chaleureux.

« Voici donc Fiana, la mère de Lia et de Mabon. C’est Mabon qui m’a trouvé et sauvé la vie avec Bip son chien. Les enfants, Fiana, ma douce, voici Néalanne dont je vous ai déjà parlé et Dyvan. C’est grâce à eux que je suis ici. J’aurais tant à dire, que je ne sais pas par où commencer. Ce que je suis heureux de vous voir. »

De sa main libre, il m’agrippe l’épaule et me tire à lui dans une étreinte fraternelle. Puis, interdit, il regarde Néalanne avec une mimique désolée signifiant qu’il aurait voulu lui faire également l’accolade.

« Désolé, mais tu sais que le cœur y est. »

Néalanne pour une fois timide hoche doucement la tête avec un léger sourire. Sans crier gare, la petite Lia qui tient encore leurs deux mains dans les siennes les approchent et les réunit. Je vois les deux adultes qui se tendent en prévision du choc, mais rien de comparable à ce que j’avais vu sur le port ne se passe. Leurs sourires gênés tout d’abord deviennent plus francs une fois l’inquiétude passée.

« Évitez ça si je ne suis pas là, mais maintenant, il n’y a pas de danger. »

La gravité et la certitude de l’enfant nous laissent tous sans voix quelques instants. Sauf Bip, qui d’un aboiement nous fait tous sursauter avant d’éclater de rire de soulagement.


Lia

Pendant que je les tiens tous les deux, je sens comme des picotements dans mes mains. Je ne sais pas ce que c’est mais Dimak et Néalanne font comme des étincelles lorsqu’ils se touchent. Mais ils ne risquent rien tant que moi je les touche aussi. Je ne comprends pas pourquoi, mais je le sais, c’est comme ça. C’est tout.

C’est pareil quand je touche les gens et que je sens ce qu’ils pensent ou ressentent. Même parfois sans qu’ils le sachent eux-mêmes. Il n’y a que Maman que je n’ai pas besoin de toucher. Il suffit qu’elle ne soit pas trop loin.

Là par exemple, je sens bien qu’elle est un peu jalouse, même si elle ne veut pas se l’avouer. C’est pour ça que je sépare les mains de Néalanne et Dimak.

« Voilà, tu es rassurée Néalanne ? Tu as bien vu qu’il ne t’en voulait pas. »

La magicienne se penche vers moi et me fait un gros bisou sur la joue. Elle sent très bon.

« Merci ma puce. C’était très gentil à toi de faire ça. Tu sais que tu es exceptionnelle ?

— Non ? Enfin, j’ai compris, il n’y a pas longtemps, que je peux faire des choses que d’autres ne peuvent pas faire. Mais toi aussi, t’es comme ça. »

Je montre du doigt le grand blond qui l’accompagne et dont je ne me rappelle pas le nom.

« Et lui aussi, il est pareil. Je le sens. Enfin, vous pouvez pas faire les mêmes choses, mais oui, on est pareil. »

Je regarde Maman qui sourit tendrement en me regardant.

« Maman, elle pense que j’ai le Don, c’est ça ? Vous aussi vous avez le Don ? »

Le grand blond s’accroupit souplement devant moi. C’est marrant, par moment, on dirait une fille. Il pose doucement sa main sur ma joue. Elle est toute douce et lui aussi son parfum est délicat. Je sens sa gentillesse, mais aussi son étonnement devant mes capacités et son inquiétude à cause de mon âge. Ah ! Et puis maintenant, je me rappelle son nom.

« Oui, ma chérie. Nous l’avons aussi. Mais tu es bien jeune pour faire face à ça toute seule. Heureusement à La Tour, ils vont pouvoir t’examiner ».


Dimak

Les derniers mots de Dyvan me glacent le sang. Je prends la petite par l’épaule et la tire derrière moi pendant que je m’avance face au mage.

« Tout doux. Lia n’est pas un rat de laboratoire. Je ne laisserai personne se servir d’elle. »

Dyvan se relève prestement avec étonnement et recule d’un pas.

« Loin de moi l’idée de me servir d’elle. Au contraire, je ne veux que… »

Je sens la menotte de Lia tirer doucement sur la jambe de mon pantalon pour attirer mon attention.

« Laisse, il dit la vérité. J’ai bien senti qu’il veut m’aider. Je crois que je comprends mieux pourquoi maman se fait du souci à cause de mon âge. Ces deux-là sont inquiets aussi. » Ajoute-t-elle en montrant les deux mages.

« Hem, excuse-moi Dyvan, j’ai, peut-être, réagi un peu vite. C’est que.. C’est que…

— C’est que tu es en train de devenir un père, mon chéri. C’est tout à ton honneur ». Les lèvres de Fiana se posent doucement sur ma joue et y déposent un tendre baiser.

« Mais fais donc un peu confiance à tes amis. Ce sont des Edrulains et ils savent de quoi ils parlent. Nous devrions nous remettre en route ». Joignant le geste à la parole, elle prend Néalanne par le bras en commençant à papoter.

« Eh bien Néalanne ? C’est donc toi que je dois remercier pour m’avoir ramené Dimak ?

— Oui, enfin, c’est surtout Dyvan qui… » Leurs voix se perdent tandis qu’elles s’éloignent bras dessus, bras dessous.

Dyvan se penche et attrape Lia pour la jucher sur ses épaules fines, mais musclées.

« À cheval, petite souris ! ». Je vois son œil pétiller et son sourire s’accentuer lorsqu’il qualifie Lia de rongeuse. Puis il s’éloigne en galopant et en imitant un abominable bruit de canasson. Ma fille hurle de rire tout en s’accrochant comme elle peut. Ma fille ? Et oui, il semble bien que je sois père !

« Il n’en rate pas une ! »

Bip se met à courir à son tour en les poursuivant de son aboiement joyeux. Et je ne peux empêcher de sourire à mon tour. Lorsque je me tourne vers Mabon, qui est resté près de moi, je constate que lui aussi est hilare en regardant sa sœur sur les épaules de ce fou blond et bondissant qui est en train de dépasser les deux femmes dans une cavalcade endiablée devant le chien hurlant tout ce qu’il peut.

« Eh bien, il ne reste plus que nous deux. Tu es sûr que tu veux aller à la Tour avec cette bande de fous ?

— Pas de soucis, ils ne nous remarqueront même pas tous les deux ».

Ma main se pose affectueusement sur son épaule.

« Alors en route, petit gars.

— En route… Papa ? »

Le dernier mot est hésitant, prononcé dans un souffle, me semble-t-il, avec espoir. Mon cœur se gonfle dans ma poitrine et je refrène les larmes qui me montent aux yeux sous l’émotion qui me submerge. Ma main sur son épaule accentue légèrement sa pression et je me penche pour lui embrasser le front.

« En route, fils. »


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Crédits de la photo de couverture
La couverture a été créée avec une photo de Maxime Raynal diffusée sous licence Creative Commons BY sur Flickr


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