Un monstre ailé venu du passé

Je m’appelle Simon Winter. Je suis Américain de nationalité et médecin de profession.

J’ai longtemps travaillé à la faculté de médecine de l’université de Boston, mais je suis installé depuis cinq ans à Londres où j’ai un cabinet qui me permet de vivre confortablement.


J’ai déjà connu, par le passé, des événements inhabituels et étranges, ce qui a provoqué chez moi un goût prononcé pour les phénomènes inexpliqués. Toutefois, une aventure toute récente m’a décidé à tenir ce journal en guise de témoignage.


Mais laissez-moi vous conter ce qu’il se passa :


* * *


Dimanche 1er avril 1922, Londres, quartier de Whitechapel. Il est environ 23 heures, lorsque je sors de la salle au milieu d’une foule joyeuse et enchantée par le spectacle de music-hall auquel nous venons d’assister et je me retrouve dans la rue. Rapidement, les gens se dispersent, mais quelques personnes s’attardent toujours sous le charme de la représentation. Je suis de ceux-là et j’avise une jeune femme au physique charmant. Nous sommes seuls désormais sur le trottoir.


Désirant clôturer la soirée de façon agréable, je décide de l’aborder. J’apprends qu’elle s’appelle Kate Galahan et qu’elle a, comme moi, beaucoup apprécié le show. Mais à peine avons-nous échangé quelques mots, nous sommes abordés par un mendiant aviné à la recherche de quelques sous pour aller boire. Je décide de lui donner une pièce pour chasser l’importun le plus rapidement possible. Je ne voudrais pas qu’il s’incruste et m’empêche de conclure. L’obole enchante le clochard qui repart en chantant et je suis soulagé.


Mais soudain, un bruit étrange de battements d’ailes et un cri nous font nous retourner. Ne reste du mendiant que le bas de ses jambes et ses gros godillots. Une ombre énorme vole au-dessus de nous en tournant comme un oiseau de proie. Effrayés, pour ne pas dire paniqués, nous cherchons un refuge. J’aperçois un porche à une cinquantaine de mètres et nous nous précipitons vers cet abri salutaire. Une odeur reptilienne flotte dans l’air. La bête est énorme et fait penser à un dragon.


Au loin, un nouveau cri déchirant traverse la nuit me faisant frissonner de peur. Mais je dois rester fort devant la jeune femme. Nous décidons de frapper à la porte pour demander de l’aide. Une vieille dame arrive et je joue sans honte de mon statut de médecin pour la décider à nous faire entrer. Pendant que la charmante propriétaire des lieux nous prépare un thé, Kate surveille le ciel par la fenêtre. De mon côté, j’appelle la police pour signaler l’incident.


Après quelques minutes, les bobbies arrivent sur les lieux. Ses policiers, non armés, sont toujours pour moi un sujet d’étonnement. Comment peut-on faire respecter la loi sans être mieux armés que ceux d’en face. Cela fait partie des mystères de l’Angleterre, que je n’ai pas encore percés. Tout en surveillant le ciel, Kate et moi sortons pour nous faire connaitre et témoigner. Les policiers ont retrouvé plus loin une grande tache de sang et le casque d’un de leurs collègues. Quelques curieux regardent de chez eux, et, heureusement, l’un des habitants du quartier confirme nos dires, extravagants selon la police. Rendez-vous est pris pour le lendemain 10 heures au commissariat.

Toutes arrières pensées disparues, je propose à la jeune femme de la raccompagner chez elle. Kate est fortement impressionnée par cet incident et je m’en voudrais de la laisser seule ici. Une fois de retour à la maison, ma nuit sera courte et mon sommeil long à venir et agité.


Lundi au matin, le beau temps de la veille est oublié et le brouillard règne en maitre. Il semble prolonger l’ambiance de mystère de la nuit dernière. Je me rends au pub en face du commissariat pour attendre Kate, car nous avons décidé d’y aller ensemble. Elle m’a prévenu hier avant que l’on ne se quitte qu’elle passerait à la bibliothèque de Londres, où elle travaille, pour prévenir qu’elle doit aller voir la police.


À 10 heures, nous nous rendons au rendez-vous et nous sommes interrogés par un inspecteur. Sans surprise, celui-ci doute de notre témoignage. Pourtant il ne peut le réfuter. En effet, il est corroboré par d’autres témoins et par la disparition d’un policier. Kate les enjoint fermement à faire quelque chose pour protéger la ville. Selon elle, la bête est affamée et va continuer ses attaques. La police semble peu réceptive et Kate décide de faire des recherches à la bibliothèque pour m’en faire part ensuite. Je sens que sous ce physique de jeune femme se cache un esprit acéré et une volonté farouche.


Plus tard, elle m’apprend donc qu’elle a découvert dans les « Chroniques londoniennes » de John Hanning un passage qui l’a interpellée fortement au vu des événements de la veille. Vers 1120, un prêtre s’appelant Jeremy aurait tué un serpent ailé démoniaque grâce à sa grande foi en Dieu. Le livre relate que Jeremy a fini sa vie à l’abbaye de Chiselham. C’est à une demi-heure de Londres. Je saute sur l’occasion et nous décidons de nous y rendre le lendemain matin.


Pendant la nuit, je vois se dessiner à la lueur de la lune la silhouette de l’énorme serpent ailé. La bête est toujours là et elle a faim. Kate a donc raison.


Mardi. Nous prenons ma voiture et partons pour Chiselham. Le beau temps est de retour et la route est facile. C’est un vrai plaisir que de conduire en si charmante compagnie. Les cloches de l’abbaye, sonnées pour appeler à la prière, nous accueillent en fanfare. À l’entrée, Kate demande à parler au responsable des archives.


Celui-ci étant à la prière avec ses frères, il nous faut attendre près d’une heure dans la cour paisible de l’édifice bercés par les chants des religieux. Le moment serait agréable si je n’étais pas inquiet du danger. Une fois libéré de ses obligations liturgiques, l’archiviste nous rejoint et nous raconte l’histoire de Jeremy. Celle-ci recoupe ce qu’avait découvert Kate à la bibliothèque. Le prêtre, heureux de trouver des gens intéressés par le saint homme, visiblement révéré en ces lieux, nous montre quelques reliques : un vieux gobelet et deux crucifix. Lorsque Kate se renseigne à propos d’un journal éventuel, le prêtre nous apprend qu’il n’en reste que des fragments, Jeremy ayant, semble-t-il, voulu détruire ces ouvrages. Ce qu’il en reste a été confié à un certain Julius Smith, un archéologue distingué, professeur es Lettres et Philosophie. Avant de partir, l’archiviste nous permet de voir une autre relique ; un bâton très ouvragé avec du métal. Celui-ci comporte une croix et est dans un excellent état de conservation. Lorsque je le touche, je sens un certain pouvoir en émaner. Sensation très étrange.


Kate déclare alors au religieux que la bête est de retour et que le bâton pourrait nous être utile. Le prêtre ne se laisse pas convaincre, les preuves de l’existence de Dieu et ses mises à l’épreuve ne passant plus par de telles créatures. Ces temps sont révolus. Devant l’insistance de la jeune femme, je préfère abonder dans le sens du prêtre pour ne pas le braquer, mais dans mon for intérieur, je sais que Kate a raison. Nous devrons trouver un moyen de récupérer ce bâton, si nous voulons nous débarrasser du monstre.


Une fois sortis de l’abbaye, retour au commissariat pour savoir s’il y a du nouveau. Et en effet, deux nouveaux clochards ont disparu en laissant des traces de sang. De plus, d’autres personnes ont vu un être étrange dans les cieux. Kate les enjoint, de nouveau, à prévenir la population et à s’armer contre la chose. Mais l’inspecteur ne veut pas déclencher de panique et refuse. Nous devrons nous débrouiller seuls, j’en suis convaincu et le regard de Kate m’incline à penser que mon sentiment est partagé.


Nous allons donc à l’université pour tenter de voir le professeur Smith afin d’en savoir plus sur ce fameux Jeremy. La secrétaire à l’accueil nous signale que le professeur n’appartient pas à l’établissement, qu’il ne fait qu’y donner des conférences. Je joue de mon charme pour finir par avoir l’adresse. C’est fou comme le fait d’être médecin ouvre les portes.


La maison de Julius Smith est une luxueuse demeure et nous sommes accueillis sans difficulté par l’éminent savant. Celui-ci nous montre des gravures avec des symboles étranges et incompréhensibles. Mais l’on y distingue distinctement une créature ailée ressemblant traits pour traits au monstre qui hante les nuits londoniennes. Smith explique qu’avant d’être prêtre, Jeremy était un païen. Il étudiait la médecine et l’astronomie. Il pense avoir compris que celui-ci s’était lancé dans des recherches dangereuses et malsaines et que par un sortilège, il avait fait venir la créature qu’il avait été incapable de contrôler. Il avait ensuite fini par la tuer grâce au bâton. Celui-là même que nous avons pu examiner à l’abbaye. Dans le corps du reptile ailé, il trouva un œuf. Cet œuf donna naissance à d’autres monstres, que Jeremy emprisonna en les emmurant et en les enterrant. À nos questions, il répond que c’est à Londres qu’elles seraient enterrées. En parlant du bâton, Smith affirme que la croix a été ajoutée après et que les incrustations ressemblent aux écritures étranges de la gravure.


Je repense soudain aux journaux du lundi matin. Ceux-ci n’avaient pas relaté l’attaque aérienne, mais parlaient d’un incident dans des travaux pour le métro. Une explosion avait eu lieu et trois ouvriers avaient disparu. Les lieux concordent, mais le professeur refuse de croire que notre histoire puisse être réelle. Cependant, intrigué, il nous invite toutefois pour le diner.


Profitant du temps qui nous reste, nous allons au chantier du métro pour essayer de trouver des preuves. Un ouvrier est en train de fermer le chantier et nous nous empressons de l’aborder. Effectivement, il y a eu une explosion et trois hommes ont disparu. Ils ont trouvé deux très vieilles pièces derrière un boyau et dans les pièces des fragments de coquilles. Quelques billets et paroles aimables aidant, nous arrivons à le convaincre de descendre avec nous pour nous en rendre compte par nous-mêmes.


Munis de casques et de lanternes, nous rampons dans un couloir pendant que l’ouvrier préfère nous attendre. Heureux homme, si ce n’était la présence de Kate et pour ne pas paraitre couard, j’aurais mille fois préféré être à sa place et ne pas m’enfoncer dans l’obscurité. Après le boyau, nous constatons qu’au nord, il y a un éboulis et au sud deux pièces très anciennes. Une explosion a eu lieu de l’intérieur vers l’extérieur. À part quelques morceaux de coquille dont Kate prend un échantillon, nous ne découvrons rien de bien intéressant. Mais il nous est très difficile de voir à la seule lueur de nos lanternes. Au nord, près de l’éboulis un trou a été creusé et nous distinguons de nombreuses traces de griffures. C’est sûrement par cette sortie de 2,5 m de diamètre que la créature est sortie. Après avoir pris quelques photos, nous décidons de retourner chez le professeur Smith pour le diner. Je ne veux rien montrer à Kate, mais je sens une peur insidieuse monter en moi. Dans quoi me suis-je donc fourré ? Mais, il me faut être fort pour la protéger.


Grâce à notre insistance et à la confrontation des morceaux de coquille avec la gravure, parvenons à convaincre Smith de monter sur son toit pour surveiller le ciel avec une lunette. Au bout d’un moment, le savant repère la créature au-dessus de Westminster. Même si nous la perdons de vue rapidement. L’universitaire sait maintenant à quoi nous sommes confrontés. À notre demande, il écrit une missive pour les prêtres de l’abbaye pour leur demander le bâton et la confie à Beddows, son majordome, qui y part aussitôt. Lorsque celui-ci revient avec le bâton, j’interroge Smith pour savoir si dans ses recherches, il a vu comment l’on pouvait s’en servir. Après une fouille fébrile, le professeur retrouve dans ses notes une incantation : Hanal Kaataal Cthulhu Hanal Kaataal.


Mettant à contribution mes compétences en chimie, je fabrique deux bombes artisanales et trois cocktails Molotov. Cela nous permettra de ne pas y aller totalement sans défense. Il y a quelques jours, si l’on m’avait dit que je ferais de telles préparations, jamais je ne l’aurais cru.


La nuit passe sans que nous puissions trouver le sommeil. Kate et moi décidons d’y aller au petit matin, pensant que la créature sera repue et fatiguée après une nuit de chasse.


Arrivés au chantier, je m’étonne moi-même en parvenant à forcer la porte sans aucune difficulté. Nous retournons rapidement du côté de l’éboulis et nous enfonçons dans le trou. Nous parvenons dans un gigantesque collecteur d’eaux pluviales. L’odeur des égouts est insoutenable, les rats sont partout. Je passe mon temps à sursauter. Heureusement, dans cette pénombre, Kate ne semble pas s’en rendre compte. Je ne voudrais pas l’inquiéter, mais je n’en mène pas large. Au bout d’un quart d’heure dans ces lieux obscurs, nous sommes totalement perdus.


Soudain, une voix dans l’ombre. Un homme parle à quelque chose, qu’il tient dans ses bras. Mon Dieu ! Ce sont les restes d’une jambe. L’homme est très éprouvé et pris de folie. Il nous met en garde contre la bête. Nous tentons de le raisonner et de l’encourager. Finalement, il accepte de nous conduire vers son antre. L’odeur reptilienne est de plus en plus forte et elle est là, lovée au milieu d’un carrefour où de nombreux collecteurs se rejoignent.


Kate prend le bâton pendant que je prépare les bombes. Après s’être courageusement approchée, la jeune femme prononce en boucle la phrase étrange : Hanal Kaataal Cthulhu Hanal Kaataal. Le bâton chauffe dans ses mains et un éclair jailli pour frapper la créature. Celle-ci est blessée, mais elle se dresse en furie. Le bâton a disparu et je jette ma première bombe. Malheureusement, si je touche la bête, Kate est trop proche et est touchée par le souffle. L’homme dément attaque sans égard pour sa vie. Après un combat chaotique, fait de fuites et de lancers de bombe et autres cocktails. Nous finissons, par chance ou par obstination, par tuer le monstre.


De retour à l’extérieur, nous sommes saufs, mais éprouvés et surtout pleins de questions face à ces événements étranges. En regardant Kate, je m’aperçois avec étonnement que j’éprouve désormais pour elle une certaine affection toute confraternelle. Comme si nous avions été compagnons d’armes. Mais finalement, est-ce que cela n’a pas été le cas ?

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