Pauvre Julius Smith

Je pense que je n’ai pas fini de regretter ce maudit jour d’avril 1922 ou par bravade je me suis retrouvé entrainé dans des aventures pour le moins étranges.


Depuis notre confrontation avec le monstre ailé, Kate et moi avons gardé le contact. Nous nous rendons mutuellement visite de temps à autre et aimons discuter tranquillement de ce qui nous est arrivé ou des faits étranges relatés par les journaux. Le professeur Smith nous accompagne ou nous invite parfois.


Fin décembre, nous recevons de sa part une invitation à la « conférence du Challenger » à l’Imperial Institute, pour la soirée du 2 janvier 1923.


Cette conférence dont il sera l’intervenant est une réunion à laquelle ont déjà participé un grand nombre d’hommes illustres comme Edison, Curie ou encore Zeppelin. L’assistance y est très select et c’est donc une belle preuve d’amitié de la part de l’éminent professeur.


Bien sûr, j’ai proposé à Kate de l’emmener en voiture, c’est donc ensemble que nous arrivons à la réception. Kate peu habituée à ce genre de soirée est très intimidée. Pour ma part, si mon niveau de vie me permet de participer à quelques soirées mondaines, je n’en suis pas moins impressionné par le faste que je découvre. Il y a foule ce soir et c’est à qui sera le plus élégant de la soirée. Les Anglais sont très forts pour ce genre de pince-fesses de la haute.


L’occasion faisant le larron, Kate profite de l’occasion pour gouter pour la première fois au champagne. Et c’est une flute à la main que nous apercevons Julius Smith en compagnie de la princesse Elizabeth, celui-ci nous remarque et nous fait signe d’approcher. Le professeur semble ravi d’être là et nous annonce qu’il nous a choisi des places de choix. C’est fort aimable à lui.


Peu après, le roi Georges V apparait dans la salle, il traverse rapidement la foule et se dirige vers sa place. Cela lance le début de la conférence et les spectateurs rejoignent le gigantesque auditorium. Sur l’estrade, Smith s’installe à un petit bureau et commence sa présentation.


Les lumières baissent et apparait une diapositive.


Smith est très connu pour son scepticisme. Or, il déclare tout de go, vouloir parler d’apparitions et de phénomènes inexpliqués. Tout au long de son exposé, les auditeurs sont attentifs. Au travers de trois exemples appuyés par des films et des diapositives, il raconte les recherches qu’il effectue depuis quelques mois. Il a pu déduire quelques points communs à tous ces phénomènes. Une sorte de transparence, une légère brillance et une certaine différence de vitesse par rapport au monde réel. De même, la chose qui apparait doit avoir existé et disparu. Et non pas être morte, il insiste. Il ne s’agit pas de fantôme. Lorsqu’il devient plus technique, une certaine perplexité monte dans l’assemblée autour de nous.


Près de deux heures après avoir commencé, il conclut en déclarant l’univers bien plus vaste et étrange que ce que l’on connait et que la science a démontré pour l’instant. Il est donc important de faire des recherches dans le domaine du paranormal. S’ensuivent des applaudissements nourris, lorsqu’il quitte la salle.


Les spectateurs se dirigent vers le 1er étage pour le vin d’honneur et pendant que nous nous attardons un peu, Kate et moi, Beddows, le fidèle majordome du professeur, s’approche. Il est un peu inquiet. En effet, le comportement du scientifique a changé depuis notre rencontre et la découverte du monstre ailé. Il nous demande donc de discuter avec son patron. Ce que nous acceptons avec grand plaisir.


Lorsque nous arrivons au buffet, Smith nous accueille de nouveau avec un grand sourire. Il désire nous parler de ses recherches actuelles et nous invite pour le diner du lendemain. Pendant la discussion, nous ressentons une impression étrange, un sentiment de lourdeur. Je perçois qu’on nous observe. Je finis par apercevoir rapidement un homme basané, peut-être d’origine arabe ou turque, qui nous regarde intensément. Mais, très vite, celui-ci disparait dans la foule.


Peu de temps après, un homme approche et sert vigoureusement la main de l’érudit. Celui-ci le présente, il s’agit de Wentworth Avebury, un archéologue américain de ses amis. Il en profite pour l’inviter également pour le lendemain. Nous serons donc trois invités à sa table.


Le lendemain soir, tout en se rendant chez le professeur, Wentworth, intrigué par le titre : « Un homme meurt trois fois en une nuit », achète le journal. L’article relate que trois hommes d’origine turque portant le nom de Mahmet Makryat ont été retrouvés assassinés à l’hôtel Chelsea Arm. Mahmet Makryat possède en fait une boutique d’antiquités et d’objets d’art, mais ne s’est pas encore présenté à la police, plus précisément à l’inspecteur Fleming.


Nous nous retrouvons tous les trois dans la rue de Smith. En discutant de l’article du journal que tient Wentworth, je reconnais clairement sur la photo l’homme qui nous avait observés avec insistance à l’Imperial Institute. Arrivés devant la maison, nous constatons avec effroi que la magnifique maison a totalement brulé. Kate va interroger l’épicier situé de l’autre côté de la rue. Un gigantesque incendie a eu lieu dans la nuit. La police n’a retrouvé personne. Ni vivant ni mort. Madame Simmons, la voisine dont la maison a également été prise par les flammes, aurait déclaré que les flammes étaient comme vivantes et qu’un homme ressemblant à Beddows serait sorti en courant. La pauvre femme est partie avec ses enfants chez son frère dans le sud de Londres. Je ne peux croire que ce brave Beddows soit responsable de l’incendie.


Wentworth va examiner les lieux. Les murs sont comme vitrifiés à certains endroits, la chaleur a dû être très intense. Un policier nous apprend que le feu a eu lieu à deux heures du matin et n’a duré que quelques minutes.


Notre curiosité piquée au vif et notre inquiétude grandissante nous décident à aller voir madame Simmons. Son témoignage recoupe ce que nous avons déjà appris et elle confirme que Beddows est sorti en courant peu avant qu’elle voit une boule de feu entrer dans sa cuisine. Soucieux, nous allons planifier nos recherches du lendemain dans un pub devant quelques plats typiques.


Smith et Wentworth fréquentent le même club : L’Oriental Club. Celui-ci possède une très grande bibliothèque relative à l’orient. L’archéologue et moi devons y faire un tour le lendemain soir pour voir si personne ne pourrait nous en dire plus sur Smith.


Pendant le repas, nous décidons de retourner chez le professeur pour visiter la maison discrètement et pour le cas où nous pourrions y apercevoir quelqu’un revenant sur les lieux. Même si nous n’y trouvons rien, nous ne mettons pas longtemps à voir arriver une ombre dont le visage est dissimulé. Après une tentative infructueuse de nous cacher, le visiteur nocturne nous découvre avec sa lampe. Heureusement, il s’agit de Beddows. Mais j’ai eu une sacrée frousse !


Le serviteur zélé est très affecté. Il nous apprend que son employeur est vivant, mais très gravement blessé. Ils ont été attaqués par des Turcs la veille et leurs assaillants ont tout fait pour les brûlés vifs. Beddows a réussi à emmener le professeur dans une maison quasiment abandonnée pour se cacher. Il nous y conduit dans une ruelle sordide.


Arrivé là-bas, je reconnais tout de suite l’odeur qui emplit la pièce : chair brûlée et infection. Le pauvre scientifique est dans un état pitoyable. Si par miracle il parle encore, je constate que le pauvre homme n’en a plus pour longtemps à vivre. Ce dernier nous dit dans un souffle empli de souffrance qu’il a suivi la piste d’un objet maléfique, source de pouvoir magique : le Simulacre de Sedefkar. Avec l’attaque de la veille, il a perdu toutes ses notes. Mais, il nous enjoint à détruire le simulacre et pour cela à le ramener à Constantinople. Constantinople ? A-t-il perdu l’esprit après tant de douleurs ?


Wentworth, sorti pendant un moment, a pu voir une ombre s’échapper, puis, une fois sur place, un corbeau s’envoler dans le ciel nocturne.


Une fois que j’ai confirmé la mort prochaine de son employeur à Beddows, ce dernier sort une mallette avec une grosse somme d’argent. Smith voulait parcourir l’Europe pour retrouver les différentes pièces du simulacre. Pour cela, il pensait prendre l’Orient Express. Beddows nous demande de remplir la mission que l’érudit s’était affectée et nous fournit ses notes. Comment refuser sans passer pour un lâche ?


Le lendemain au Chelsea Arm, Wentworth soudoie le maitre d’hôtel pour louer la chambre où les meurtres ont eu lieu. Il y a encore les taches de sang. En fouillant la pièce, nous découvrons un télégramme parti de Paris trois jours plus tôt. « Retrouvez-moi à Londres Urgent. Signé : M. » Je trouve également un macabre morceau de peau ensanglanté.


Pour tenter d’en savoir plus, nous allons à Scotland Yard. L’inspecteur Fleming n’est autre que celui auquel Kate et moi avons déjà eu affaire. Nous préférons ne pas nous rappeler à son bon souvenir. Wentworth lui donne le télégramme et le policier nous apprend que deux des cadavres avaient le même. Mais également, que les trois hommes ont été partiellement écorchés. Quelle horreur ! Chacun d’une partie du corps différente. Après avoir donné l’adresse de la boutique de Markyat, le gros inspecteur finit par reconnaitre Kate. Et c’est assez remonté, qu’il nous chasse de son bureau.


La boutique est fermée. Il y a en vitrine des objets d’art arabes et perses. L’archéologue pense que ce sont pour la plupart des reproductions. Renseignements pris, le propriétaire dont le domicile est au-dessus du magasin n’a pas été vu depuis plusieurs jours.


En passant par l’arrière-boutique, Wentworth crochète la serrure et nous pénétrons dans les lieux comme des malfrats. L’archéologue reste en bas et fouille dans les objets d’art. Kate et moi montons à l’étage. Le livre de compte montre que le commerce marchait plutôt bien. En haut, peu d’affaires restent encore. Les placards ont été vidés et rien ne reste de ce qui pourrait permettre de connaitre l’habitant de la demeure.


En faisant des recherches à sa bibliothèque, Kate trouve une mention du simulacre de Sedefkar. Plus d’informations se trouveraient à la bibliothèque Nationale de Paris. Ses recherches lui ont pris du temps, et c’est elle qui s’occupe de la fermeture de l’établissement. Une fois tout le monde parti, elle remarque qu’une personne semble s’être endormie à une table. Lorsqu’elle en approche, le corps glisse vers elle. Il s’agit du cadavre de Beddows, sur son torse a été cloué un message en turc. Kate alerte la police et me prévient en téléphonant à mon cabinet où je suis resté avec Wentworth.


Nous arrivons en même temps que la police. L’archéologue traduit le message :

« On ne trompe pas l’écorché. »

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