Le train fantôme

Le lendemain de cette macabre découverte (pauvre Beddows, il était si fidèle à ce bon Julius), nous n’avons finalement que peu de temps pour parler des recherches effectuées par Kate à la bibliothèque. Nous passons la journée à préparer notre voyage et nous rendons à la gare pour prendre nos billets pour trois couchettes simples dans deux wagons séparés. Kate sera dans le premier wagon et Wentworth et moi, nous irons dans le troisième. Le départ est programmé pour le lendemain à 14 h 55 à partir de la gare Victoria. Nous devons nous y présenter une heure en avance afin d’être pris en charge par monsieur Marchand pour nos bagages et répondre à nos questions éventuelles sur le voyage.


Le soir, Wentworth et moi nous rendons à l’Oriental Club comme prévu. Peut-être y apprendrons-nous des choses sur notre ami Julius. Il fait nuit et froid lorsque nous sonnons à la porte de cette maison cossue. Nous sommes, comme toujours, accueillis par Norbert, le majordome du club. Rapidement, je l’interroge pour savoir si le professeur Smith est venu récemment. En effet, il y a une quinzaine de jours, celui-ci a présenté à ses amis du club ce qu’il pensait proposer lors de sa conférence à venir. Puis il est revenu quelques jours après l’air soucieux et a parlé longuement avec son ami Randolph Crane. Nous connaissons tous deux ce noble érudit ayant beaucoup voyagé en Afrique et très proche de Smith.


Lorsque Norbert nous fait entrer dans le salon, l’ambiance est, comme à son habitude, tamisée et enfumée. Nous sommes accueillis avec éclats par ce cher Archibald Douglas qui vient aussitôt nous serrer la main. Lorsque nous lui parlons de Smith, il nous confirme que le club est au courant et nous montre un article de journal qui relate l’incendie et la disparition du professeur et de son majordome. Sans nous consulter, Wentworth et moi nous taisons sur le décès de ces infortunés. À notre demande, Archibald appelle Randolph qui nous relate, par le menu, la venue de Julius au club et sa présentation de sa future conférence.


Le professeur leur a fait visionner un film d’un certain Albert Alexis. Le film présentait un plan fixe sur un champ dans la brume avec une légère source de lumière. Un homme apparait avec un journal daté de 1921, puis ressort du cadre de la caméra. Soudain, quelques minutes après, une ligne luminescente se révèle et un train fantomatique surgit et passe rapidement. Une locomotive et deux wagons. L’érudit leur repassa la séquence au ralenti. Les spectateurs purent voir distinctement les inscriptions Londres – Liverpool Express sur le train. Randolph semble attendre une réaction de notre part, mais se rappelant que nous sommes américains, il finit par nous raconter que ce train est le sujet d’un fameux fait divers datant de 1897. Il avait déraillé et s’était jeté dans la rivière. Si l’arrière du train avait été repêché, l’avant n’a jamais été retrouvé.


Julius, toujours rigoureux dans ses recherches, s’était renseigné auprès de spécialistes. Le train du film correspond tout à fait au train de 1897 et l’examen attentif du film a confirmé qu’aucun montage n’avait été exécuté. Le film est donc authentique. Smith leur confia que quelques semaines après qu’il se soit procuré le film auprès d’Albert Alexis, celui-ci avait disparu dans des circonstances assez étranges.


Le professeur était ravi de sa découverte et sûr de faire sensation lors de la conférence du Challenger. Pourtant, lorsqu’il revint au club quelques jours plus tard, il était soucieux et confia à Randolph qu’il avait changé d’avis. Il montrerait autre chose lors de son intervention. En effet, un Turc est venu le voir le lendemain de sa présentation en avant-première au club. Celui-ci s’est montré très menaçant et réclamait un parchemin avec insistance. Julius n’y comprit goutte et le Turc parti en lui disant toujours sur le même ton que la Tarîqa Lahmiyya s’en souviendrait.


Quand Randolf tente de se rappeler du nom du parchemin, Wentworth évoque Sedefkar et l’Anglais confirme. Je lui demande alors quelles sont donc les circonstances de la disparition de l’auteur du film. Celui-ci aurait disparu dans un cambriolage qui aurait mal tourné, selon la police. Les murs de la maison de campagne où cela s’est passé étaient noirs de suie et les fenêtres brisées. Smith aurait tenté de prendre contact avec la famille d’Alexis qui vit à Londres : Les Betanny.


Lorsque nous évoquons nos futures recherches, les membres du club Oriental nous proposent spontanément d’en financer une partie. Nous voici donc avec 1000 livres supplémentaires.


Lorsque nous lui relatons notre soirée, Kate réagit au nom d’Alexis. Elle a rencontré ce nom lors de ses recherches. Un occultiste du nom de Randolph Alexis aurait possédé le parchemin de la tête du simulacre avant de disparaitre dans un accident de train en 1897. Coïncidence pour le moins étrange.


Le lendemain, nous nous rendons donc, tous les trois, chez les Betanny, où sommes accueillis par une femme, belle-sœur de Randolph et tante d’Albert. Elle déclare que son beau-frère a causé un grand tort à sa famille avec sa passion pour l’occultisme. Il s’était endetté et organisait des soirées étranges. De plus, il était instable psychologiquement. C’est à cause de lui que sa sœur s’est retrouvée en maison de repos et que son neveu a tenté de suivre sa voie. Albert, un si gentil garçon blond, s’était mis à lire les livres de son père et passait de longues journées enfermé dans leur maison de campagne à Cambridge. Il aurait même dit à sa mère qu’il allait ramener son père.


Il y a six mois, un vieux Turc leur a proposé de mettre en vente toute la collection de Randolph qui avait été retrouvée dans la maison de campagne. Lorsqu’elle montre le compte rendu de la vente. Nous constatons, sans grande surprise, que le Turc est Mehmet Markyat, l’antiquaire. Kate pendant ses recherches a également rencontré le nom de Markyat. Un certain Selim Markyat aurait fondé la secte de la Tarîqa Lahmiyya au milieu du XIXe siècle après la lecture des parchemins de Sedefkar. Tout se recoupe. Nous sommes sur une piste. C’est certain, je le sens.


L’acheteur de la plupart des ouvrages de la collection est une entreprise implantée dans une ville chypriote à forte population turque. Un modèle réduit de l’express a été vendu à un londonien du nom d’Henry Stanley.


Il est encore tôt, nous décidons d’aller voir ce Stanley. Arrivé sur place Kate et Wentworth remarque deux panneaux avec respectivement les mentions « Venez voir la chambre du mort. » et « Chambre à louer ». Pour ma part, plongé dans mes réflexions, je n’avais strictement rien remarqué. Heureusement que je ne suis pas seul sur cette enquête et que mes deux compagnons suppléent mes étourderies. Wentworth demande à visiter la chambre et la propriétaire nous fait entrer dans un petit studio. La pièce est remplie de livres, de photos et de modèles réduits de trains. L’homme était visiblement un passionné. Au plafond, une grande trainée de suie noire et des cloques sont visibles sous la tapisserie comme si celle-ci avait été chauffée à la vapeur.


La logeuse raconte que Stanley était revenu tout excité, il voulait essayer son nouveau train. Peu de temps après, un cri et un énorme grondement avaient retenti. Lorsqu’elle était montée, Henry avait disparu, les fenêtres étaient fermées et une fumée noire emplissait la pièce. L’inspecteur Fleming chargé de l’enquête n’avait rien trouvé. Quelle surprise ! Je me demande comment cet homme peut se dire enquêteur. Kate demande quel était le train en modèle réduit et Wentworth propose aussitôt de l’acheter. Pendant qu’il conclut l’affaire, il remarque au sol deux trainées noires parallèles. Elles suivent le parcours de la trainée de suie au plafond. En jetant un coup d’œil au train dans son carton, il constate qu’il s’agit d’un travail artisanal de fort belle facture, mais il fait trop sombre dans la pièce pour l’examiner attentivement.


Nous décidons ensuite de passer rapidement à la maison de repos de madame Alexis. Je parle à son médecin, entre confrères c’est toujours plus facile. La mère déjà prédisposée à la boisson est devenue alcoolique après la disparition de son fils. Elle a de fortes tendances suicidaires. Les visites étant possibles, nous demandons à la voir. La mère évoque son fils disparu et ses cheveux blonds comme les blés. Lorsque Wentworth, tout en délicatesse, lui montre la maquette du train, la pauvre femme fond en larmes et confirme qu’il s’agit du train de son fils. Maintenant en pleine lumière, des inscriptions et des symboles hébraïques sont visibles. Tous les mécanismes sont très ouvragés.


Laissant madame Alexis en pleurs, nous nous rendons chez Wentworth, celui-ci veut absolument essayer le train en le branchant sur l’électricité. Kate et moi préférons qu’il se contente d’actionner les mécanismes sans le brancher. Mais l’archéologue installe les rails et enclenche la commande de mise en marche. Le train tourne sur son huit, montant et descendant selon le parcours tracé par les rails. Rien ne se passe jusqu’à ce que Wentworth touche à l’aiguille du potentiomètre et se pique. Une goutte de sang perle sur son doigt. L’atmosphère change. Des frissons nous parcourent la peau, nos souffles émettent de la vapeur. Une lumière diffuse baigne maintenant la zone. Une brume se lève et nous voyons des rails se dessiner sur le sol. Les murs ont disparu, une locomotive est face à nous avec des gens qui nous font des signes en hurlant. Pourtant aucun son ne nous parvient. Un homme crie de monter dans le wagon, car ils arrivent ! Une masse informe et noire formée d’une myriade de points vole vers nous au milieu de croassements.


Aiguillonnés par la peur, et pour ma part assez paniqué, je l’avoue, nous montons dans le premier wagon, aussitôt les passagers referment la porte. La pression semble avoir baissé. La nuée se précipite sur le train. Elle n’est pas composée d’oiseaux, mais de créatures monstrueuses difficilement définissables. Si je tiens le coup, Kate et Wentworth sont légèrement choqués par cette vision. Le train reprend une course normale. Si l’on peut dire, dans un train apparu de nulle part et allant, je ne sais où.


Nous sommes dans un wagon de première classe, baigné par une lumière jaune et vacillante. L’homme qui nous a fait entrer déclare vouloir se plaindre à la compagnie de transport, ses vêtements sont démodés. Lorsque nous nous dirigeons vers la porte du fond pour passer dans le second wagon, les gens veulent nous obliger à rester. Le contrôleur nous demande nos billets, mais sans bouger les lèvres. Pourtant, j’entends clairement sa voix ! Une forme énorme accrochée dans son dos semble y pomper quelque chose. Arrivés au fond, la porte est fermée. Une petite fille avance mécaniquement pour nous arrêter. Je sens l’angoisse monter en moi. Wentworth crochète l’huis sans difficulté et fonce dans le wagon suivant. Kate et moi qui nous préparions à nous défendre contre les passagers faisons de même.


Ce wagon comporte quatre compartiments. Un homme sort du troisième en s’essuyant la bouche comme s’il venait de se restaurer. Il est à moitié chauve, mais ses cheveux sont blonds. Dans mon esprit cela fait tilt et me rappelle la description d’Albert Alexis par sa mère et sa tante. Je l’appelle Randolph pensant qu’il s’agit du père. L’homme confirme qu’il s’agit bien de lui. En avançant, nous découvrons dans le premier compartiment un homme qui se tape la tête, visiblement à moitié fou. Il s’agit, peut-être, d’Henry Stanley, l’acheteur de la maquette, disparu dans sa chambre. Le second compartiment contient le cadavre d’un homme jeune et blond : Albert, sans doute. Il est sauvagement écorché. Décidément, cette aventure met à l’épreuve mon estomac et ma capacité à ne pas régurgiter mon repas. Heureusement, mon internat m’y a préparé. Ce qui n’est pas le cas de mes deux compagnons. Je suis heureux qu’ils aient le cœur bien accroché.


Lorsque nous parvenons au troisième compartiment, nous voyons au sol un huit formé avec des intestins et un petit train fait d’os. La vision est pour le moins macabre. Nous demandons le parchemin de SedefKar à Randoph, celui-ci déclare qu’il est trop tard. Il nous raconte qu’un jour il s’était mis le parchemin sur le visage comme un masque et qu’il avait vu des choses horribles et des personnes écorchées. Il avait ensuite vendu le parchemin à un Suisse ou un Français et s’était retrouvé poursuivi par des Turcs. Son fils est arrivé, il y a peu, dans le train avec tous ses travaux. Il lui a expliqué sa méthode du train électrique pour partir, mais qu’il serait plus efficace de se servir de matières organiques. Randolph a alors proposé à son fils de se servir de son propre corps. Mais Albert a refusé et déclaré qu’il préférait mourir. Randolph explique alors qu’il n’a fait que suivre les indications de son fils et l’a sacrifié. C’était forcement ce qu’il voulait. Mon Dieu, cet homme est complètement fou. Malheureusement, cela ne marche pas.


Constatant que le circuit est à plat au lieu de comporter des montées et des descentes, nous décidons de modifier le tracé du train. Kate s’occupe du train en os et je m’empare des intestins à pleine main pour les placer comme il faut. Randoplh coupe Wentworth au niveau du poignet et le sang gicle sur la maquette du train ainsi que nos visages. Le train, le vrai, s’arrête.


Nous nous précipitons pour descendre. Mais la petite fille est là, suivie de l’homme avec une espèce de scolopendre dans le dos. Randolph nous pousse pour s’enfuir, le lâche ! Ce qui laisse le temps à la chose de nous attaquer Kate et moi. Un combat pour notre survie s’ensuit et je suis blessé. Heureusement, avec l’aide de Wentworth, nous arrivons à nous débarrasser de la bête et sautons du train en marche. Nous nous retrouvons ainsi dans Hide Park, surpris et couverts de sang. Je me soigne comme je le peux et nous nous précipitons pour prendre nos affaires et nous nettoyer avant d’aller embarquer sur l’Orient Express.


Mon Dieu, j’ai du mal à croire que cette aventure n’est pas qu’un rêve. Que dis-je ? Un cauchemar.

Écrire un commentaire

 Se rappeler de moi sur ce site

Capcha
Entrez le code de l'image :