Rencontre

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Le train est à quai pour quelques minutes encore. Je monte dedans, et m’assois à ma place habituelle. J’ai de la chance, c’est la première gare de la ligne, il y a donc, presque toujours, de la place. J’élève le son de mon lecteur audio pour m’isoler des conversations et des bruits ambiants. Puis je sors mon livre de mon sac. Enfin, pour être plus exact, j’essaie de sortir le livre de mon sac, car avec mon bras, ce n’est pas si évident. Ça m’apprendra à jouer les guignols en vélo. Je suis bon pour un mois de plâtre et sûrement une belle cicatrice au-dessus du poignet gauche. Malgré la difficulté, j’arrive à attraper le bouquin, mais j’ai à peine l’ouvrage entre les mains, qu’il apparait dans mon champ de vision. Ça fait plusieurs jours que je l’ai remarqué. Depuis que j’ai commencé cette série sur l’anarchisme en fait. Il s’assoit en face de moi, regarde la couverture de mon livre et sourit. Il faut dire qu’elle n’est pas vraiment discrète. Toute noire, avec un grand A cerclé de blanc. Il est difficile de ne pas savoir de quoi ça parle, même pour les banlieusards totalement dépolitisés qui s’entassent dans les transports en commun, pour aller alimenter la machine à consommer.

Ce vieux type m’intrigue. Il me dit vaguement quelque chose, mais je n’arrive pas à mettre le doigt dessus. Il dénote un peu, dans le décor. C’est difficile à expliquer, mais il fait trop riche pour prendre le RER. On le verrait plutôt dans une limousine avec chauffeur. Malgré des habits normaux, on sent le gars pété de tunes. Ce n’est pas tout ça, mais j’ai un livre à finir. J’arrête de le regarder en douce et je replonge les yeux et mes pensées sur les mots écrits par Bakounine, il y a de cela plus d’un siècle. Pourtant, ces derniers me parlent comme s’ils dataient d’hier à peine.

Le train s’ébranle doucement dans la grisaille de ce matin en banlieue.

Deux stations plus tard, je referme le bouquin terminé. Je réfléchis à ce que j’ai lu. Je me mets à rêver d’un autre monde possible. D’une société organisée sans contraintes autoritaires, sans qu’une petite partie écrase la majorité. Une société où une devise comme : « Liberté, Égalité, Fraternité » ne serait pas vide de sens. Ce serait formidable. Oui, ce serait formidable, une réelle démocratie… Mais pour que cela se fasse, il faudrait une prise de conscience d’abord, puis une prise en main de sa propre destinée par le peuple ensuite. Le peuple ? Voilà que je parle comme dans ces livres. Je vais bientôt me mettre à parler de prolétariat et de lutte des classes.

Le train s’arrête, ça bouge beaucoup chez les travailleurs, car il y a la correspondance avec une autre ligne de RER. Le vieux type est toujours là. Il me regarde bizarrement, comme s’il hésitait à me parler. Le train démarre de nouveau. Je retourne à mes rêveries. De toute façon, je descends au terminus, donc je ne risque pas de rater mon arrêt. À part si je m’endors comme ces pauvres types, que l’on voit parfois, épuisés par le travail ou la vie dehors, plongés dans un profond sommeil et qui repartent dans l’autre sens sans même se réveiller.

Où en étais-je au fait ? Ah oui ! L’anarchie la forme d’ordre la plus élaborée comme le disait qui déjà ? Hmm, Élisée Reclus, je crois. Oui, c’est ça le géographe-anar. Vraiment une belle idée. Oui, une belle idée. Mais ce n’est que ça, une utopie. C’est totalement irréalisable. Je vois déjà le pékin moyen abreuvé de télé-réalité et autres conneries de ce genre aller fermer sa télé et se mettre à prôner la grève générale, la collectivisation des outils de production et l’autogestion. Pas vraiment dans l’air du temps, tout ça. Alors, autant faire comme tout le monde et bosser pour ma gueule. La mode est à l’individualisme, soyons donc égoïstes et bouffons les autres si possible. C’est la loi de la jungle qui prédomine. Bien, je vais être un fauve de la plus belle espèce parmi ce troupeau de moutons qui va volontairement vers l’abattoir.

Cette décision prise, je pose le livre entre le siège et la cloison, bien décidé à l’abandonner là avec mes idées pseudo-révolutionnaires à la noix. Il pourra tenir compagnie aux chewing-gums coincés là depuis des lustres. Je replonge la main dans mon sac et sors péniblement un nouveau livre. Une anthologie sur les voyages dans le temps. Le présent est merdique, autant errer dans le futur.

J’ai à peine lu une page, que le vieux toussote et se penche vers moi.

« Hem... Je peux vous raconter une histoire ?

— Quoi ? »

Le vieux remue les lèvres, mais je n’entends pas ce qu’il me dit. Je pousse mon casque stéréo de mon oreille gauche et demande :

« Comment ? Je n’ai pas entendu.

— Je vous demandais si je pouvais vous raconter une histoire. Je vois que vous aimez lire, vous devez apprécier les histoires.

— Oui, bien sûr.

— Permettez-vous que je vous en raconte une ? Je ne serais pas long. »

Qu’est-ce qu’il me veut ce vieux ? Bah, il me reste cinq stations avant d’être arrivé. Je ne suis pas encore dans mon bouquin. Pourquoi pas ? J’arrête ma musique et retire mon casque. D’un hochement de tête, je l’invite à poursuivre.

« Si vous voulez, allez-y.

— Bien, quand j’étais jeune, j’étais un peu comme vous… »

Sans comprendre comment, je me laisse entraîner par la voix, légèrement chevrotante de cet homme qui commence à me raconter sa vie.

« Oui, c’est ça. J’étais un peu comme vous. J’étais révolté par le monde dans lequel je vivais. Je me rappelle clairement avoir été attiré par les idées anarchistes. Je les trouvais les seules aptes à fournir un modèle de société viable ou même vivable pour l’humanité.

Et puis, le monde étant ce qu’il est, je m’en suis détourné et j’ai fait comme tout le monde. Je les ai oubliées, je me suis mis à travailler pour moi et seulement pour moi. J’ai écrasé beaucoup de monde et ça m’a très bien réussi. Je suis devenu quelqu’un d’important, quelqu’un de riche. Très riche. Et plus je suis devenu riche, plus il m’en fallait. Je n’avais qu’une idée en tête : l’accumulation sans limites. Parce que c’est bien ça le capitalisme : le droit d’accumuler sans limites. Même si c’est néfaste pour les autres, même si cela détruit tout sur son passage, jusqu’aux conditions nécessaires à la vie de l’homme sur terre, un individu a le droit de chercher à tout posséder.

C’était un jeu en fait, mais aussi une addiction. Rien ne comptait plus qu’être le premier, l’homme le plus riche. Et pourquoi ? Je n’en sais foutre rien. Seul le jeu comptait, pas ses conséquences sur les autres. Sur tous les autres, même les miens.

Finalement, un jour, je venais tout juste d’être déclaré l’homme possédant la plus grosse fortune du monde, j’ai appris la mort de mon arrière-petite-fille. Son organisme n’avait pas supporté les substances toxiques que j’avais contribué à déverser dans l’environnement. Ah ! Ces satanées lois et règles sur l’environnement ! Elles me mettaient hors de moi presque autant que les taxes et les impôts. Ce n’était que des freins à mon enrichissement, à la croissance de ma propriété, à ma faim dévorante, au Jeu avec un grand J.

La nouvelle m’a dévasté. Pourtant, je ne connaissais même pas la petite. Sa mère ne me parle plus depuis des années. C’est une espèce de gauchiste écolo qui a rompu les liens avec moi après une énième dispute à propos de ma soi-disant grande responsabilité dans la destruction de la planète. Je lui ai alors déclaré que si elle ne voulait pas de ce que mon argent lui offrait, elle n’avait qu’à se débrouiller par elle-même. Ni une, ni deux, elle est partie comme ça, sans rien emporter. Juste les jeans, tee-shirt et tennis qu’elle portait. Elle avait tout juste dix-huit ans. Je ne l’ai jamais revue avant le décès de son enfant. C’était ma petite fille préférée. Mon rayon de soleil. Elle tenait son mauvais caractère de moi et nous faisions des étincelles avec nos prises de bec.

Lorsque j’ai appris la mort de Lou. C’est son nom. Je vous ai déjà dit qu’elle s’appelait Lou, mon arrière-petite-fille ? Enfin, c’est par Mathilde, ma nièce, que je l’ai appris. C’est la tante de Charlotte ma petite fille. Vous suivez ? J’espère que je ne vous embrouille pas trop avec tous ces prénoms. Bref, j’ai entendu Mathilde en parler avec son fils Arthur, alors qu’ils pensaient que je n’étais pas là. Parce que depuis qu’elle était partie, plus personne à la maison n’osait parler d’elle devant moi. Bref, c’est comme cela que j’ai su que Charlotte avait eu une petite fille qu’elle s’appelait Lou et que cette dernière venait juste de mourir.

Quand j’ai posé des questions, au début, ils ont hésité à me répondre. Mais on n’hésite pas trop longtemps à répondre à une demande impérieuse de celui qui vous finance, même quand c’est pour l’épargner. Alors Mathilde m’a expliqué depuis le début. Patiemment. Les galères de Charlotte, lorsqu’elle est partie. Son refus de se faire aider par le reste de la famille, même si, à eux, elle donnait toujours de ses nouvelles de loin en loin. Et puis sa rencontre avec Alain, un militant écologiste comme elle. Leur départ de Paris pour monter une ferme bio en pleine campagne. Un travail dur, mais qui la rendait heureuse et fière. La naissance de la petite Lou et leur bonheur à vivre une vie simple, tous les trois. Heureux, libres.

Et puis, Fullchim, une des filiales de ma nébuleuse spécialisée en fabrication de produits chimiques, a décidé de s’implanter dans leur coin. Les riverains se sont organisés contre ce projet. Fullchim n’a pas très bonne réputation. Son histoire est émaillée de quelques incidents dans les pays en développement. Bien sûr, Charlotte et Alain étaient aux avant-postes. Mais comme souvent, les perspectives économiques, les promesses d’emplois et, je l’avoue, quelques pots-de-vin bien placés ont fait pencher la balance pour la construction de l’usine. La contestation avait ralenti les travaux et pour rattraper le retard, certaines normes n’ont pas été réellement respectées. La routine quand seul le profit est important. Rien de bien nouveau là-dedans.

Rapidement, des rumeurs ont commencé à voir le jour. Des enfants tomberaient malades, suite à l’implantation. C’est toujours pareil, dès qu’un môme tousse, c’est forcement de la faute de la pollution, des rejets ou des fumées d’usines. Je me rappelle qu’à l’époque, je suis personnellement intervenu auprès du ministre de l’Économie, pour qu’il voie avec ses collègues de la Santé et de l’Environnement. Il fallait qu’ils calment les choses, c’était dans notre intérêt à tous. Et puis les médias, surtout les miens d’ailleurs, ont gentiment détourné l’attention et fait passer les lanceurs d’alerte, comme on les appelle, pour des fantaisistes. Rapports d’experts à l’appui, bien sûr. On en a toujours à disposition, prêts à nous épauler.

Seulement voilà, Lou faisait partie de ses gamins qui sont tombés malades peu après l’installation de l’usine. La vie l’a quittée après un an de souffrance. Et je ne l’ai pas connue. J’ai seulement vu sa photo quand je suis allé dans la ferme de Charlotte pour les obsèques. C’est Alain qui me l’a montrée. Juste avant que Charlotte me mette à la porte en me hurlant dessus et en me traitant d’assassin. Et elle avait raison. Elle avait raison. »

Je ne sais pas quoi dire à ce vieil homme qui pleure ses regrets, assis dans un train de banlieue. J’avoue que je ne crois pas trop à sa bien triste histoire. Fullchim ne me dit rien et des gosses empoisonnés en France ça se serait su un minimum. Mais lui, il y croit. Il prend un grand mouchoir en tissu dans sa poche de veste et se mouche bruyamment avant de reprendre.

« Vous savez quoi ? Je vois que vous lisez un livre sur les voyages dans le temps. Eh bien, si je pouvais consacrer toute ma fortune à financer les recherches sur les voyages temporels et que, par miracle, l’on pouvait retourner en arrière, je crois que je reviendrais à un moment où comme vous j’étais attiré par les idées libertaires. Et puis, je m’arrangerais pour me parler, pour me convaincre de ne surtout pas laisser ces idées de côté. Que ce n’est pas si grave si le monde ne va pas comme il faut. Que le principal, c’est d’essayer ne pas se renier quand on a des idées généreuses. Que chacun doit faire sa part et faire avancer la cause à son niveau. Que ce n’est pas facile, mais que le dicton populaire a raison : l’argent ne fait pas le bonheur. Non, le Jeu n’en valait pas la chandelle.

Dites ? Faites-moi plaisir. »

Le train est arrivé à son terminus. Pendant que je me lève et m’apprête à lui dire au revoir, il se penche et, d’une main tremblante, il récupère le livre là où je l’avais laissé. Puis, après en avoir caressé, deux ou trois fois, la couverture avec tendresse, il me le tend.

« S’il vous plaît, gardez ce livre. »

Je n’ose refuser le bouquin et le récupère avant de prendre congé sur un dernier hochement de tête. C’est une fois dans l’escalator que je me fis la réflexion en grattant nerveusement sous mon plâtre que le vieux était gaucher lui aussi et qu’il avait une cicatrice au-dessus du poignet. C’est marrant les coïncidences parfois.

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